Patrice M’Ganang

Nganang2

Soirée N’Ganang

Présentation de Gérard Piketty

Taulignan, le Jeudi 30 octobre 2014

Réflexion du 31 octobre 2014

 

Sur Nganang et la « Saison des prunes »

 

J’ai abordé hier le sujet par l’Histoire. Histoire du Kamérun, Histoire de Leclerc.

Le temps a manqué pour entrer réellement dans le sujet plus particulièrement pertinent pour un café littéraire des conditions du développement d’une langue franco-camerounaise capable de constituer une identité féconde pour l’avenir du pays. Une première analyse de « Temps de chien » y était nécessaire.

 

Le Cameroun offre un terrain idéal d’expérimentation de la création d’une écriture et d’un langage nouveaux partant du système français mais pouvant être reconnus par une population très diverse hors d’un cercle très restreint d’intellectuels et permettre ainsi un échange profond sur les nombreuses questions vitales qui se posent à elle.

N’Ganang, (avec d’autres peut-être que je ne connais pas) se démarque nettement donc de Pouka en en étant un acteur marquant.

 

Le rapport à l’Histoire récente est une de ces questions vitales. La discussion qui a suivi l’exposé d’hier et en particulier les remarques de Gildas Rouvillois, ont montré que cela reste un point trop sensible pour dégager une analyse sereine.

Mais justement comment la littérature peut-elle jouer, au delà des essais polémiques qui n’en relèvent pas, pour la faire mûrir ?

 

Le rapprochement entre l’écriture de Léonora Miano, prix Fémina 2013 avec « La saison de l’ombre » et celle de Nganang est particulièrement éclairant à cet égard.

Mme Miano écrit dans un français recherché (« prose magnifique et mystérieuse ») pour le lecteur français. Ce qu’elle décrit est bien loin de la réalité camerounaise telle qu’elle se vit dans le Cameroun d’aujourd’hui.

Nganang, lui, tente d’écrire pour un public camerounais et de faire pénétrer le lecteur français de la francophonie dans un monde présent en fait étranger au sien mais auquel il est néanmoins fortement lié par le partage du même système linguistique de base.

D’où la citation de Lichtenberg au début de l’exposé :

« Les langues vivantes sont en grande partie mortes pour les étrangers s’ils n’ont pas vécu parmi le peuple. Il est si difficile d’apprendre tous les petits rapports dont elles son faites et presque impossible quand on est âgé ! ».

Là est le défi que tente de relever Nganang. Il mérite qu’on l’y aide.

 

***

 

Lors de sa seconde naissance du début des années de braise que furent les années 90s, NGanang a découvert à la faveur de la crise les pères de la révolte des années 50s et 60s, tous assassinés et soigneusement occultés par les médias officiels.

Il veut maintenant refaire revivre leur « indignation » dans l’esprit des jeunes générations face à un autoritarisme qui s’impose et s’institutionnalise de plus en plus depuis l’arrivée de Paul M’Buya au pouvoir en 1984.

Les évènements actuels au Burkina Faso montrent qu’il s’agit là d’une question plus générale et brûlante dans nombre de jeunes « Républiques » d’Afrique faites de communautés ethniques, tribales ou religieuses très diverses.

Les exemples de l’Algérie, de la Tunisie, de la Lybie, de la Côte d’Ivoire et même d’une certaine façon de l’Égypte, de la Syrie et même de l’Irak, montrent que la transition vers le schéma démocratique est toujours longue, chaotique, douloureuse et pleine d’imprévus.

Un autoritarisme éclairé peut sembler alors préférable pour maintenir la cohésion des communautés nationales. Son seul problème est de rester éclairé, de ne pas lasser, de ne préparer en rien à la logique démocratique.

En période de relative prospérité économique, les revendications démocratiques sont moins vives et moins partagées si l’Autorité gouvernante sait être suffisamment sage pour ne pas accaparer à son profit le développement des richesses produites.

Tant que le pouvoir est vertueux et équitable, il est accepté car les opinions sont assez conscientes des déchirements possibles en son absence. Dès que ce n’est plus le cas, les révoltes sont à prévoir.

 

Y a-t-il une fatalité en ce sens ? On peut le craindre.

En Tunisie, le clan Ben Ali est tombé pour cause d’un accaparement excessif de la richesse produite. En Syrie c’est bien la mise en coupe réglée au profit d’un clan familial et de ses affidés qui a provoqué la révolte dans le sillage de la révolte tunisienne. En Égypte, la main mise de l ‘armée sur les principaux leviers économiques au profit d’une caste militaire a également alimenté le soulèvement. En Côte d’Ivoire, la communauté noire et animiste du sud tropical a évincé du pouvoir à son profit la communauté Peule et musulmane de la savane pré sahélienne.

Bien difficile apparemment donc de ne pas succomber à l’abus de pouvoir sans existence d’une régulation externe.

Que dire dès lors à ce sujet de la présence militaire française en Afrique ? La force régulatrice qu’elle représente a-t-elle dans l’ensemble contribué à calmer l’ardeur prédatrice des autocrates au pouvoir, à préparer l’opinion au jeu de la démocratie? Quelles alternatives à cette force régulatrice ?

 

Quel rôle la littérature a-t-elle joué, peut-elle jouer dans ce contexte ?

Voici un vaste sujet qui pourrait être éclairé au fil des séances par les expériences de lecture des uns et des autres.

Point n’est besoin de prévoir une ou des soirées entières consacrées à ces « reporting ». Un temps limité (15-20’) pourrait être consacré à un livre et aux analyses littéraires et thématiques de son apport positif ou négatif à la voie démocratique chaque fois qu’un participant en aurait déniché un digne d’intérêt.

Un fil continu pourrait ainsi courir au fil des séances.

Gérard Piketty

 NOTES DE LECTURES:

  • Au départ de l’dée de cette rencontre avec Nganang, la prise de conscience d’une tranche saignante d’histoire du Cameroun allant de 1948 à 1971 à travers l’essai « Kamérun » de Deltombe, Domergue et Tatsitsa sous-titré :

« Une guerre cachée aux origines de la Françafrique  (1948-1971)

Ce livre retrace essentiellement le parcours de l’UPC créé en 1948 par son leader Um’Nyobé (tué en 1958 par l’armée française) pour amener le Cameroun à une indépendance à laquelle il accédera en 1960 sous une forme fortement encadrée par la France avec la présidence d‘Ahidjo prédécesseur de l’actuel président Paul M’Biya, deux personnalités marquantes de la Françafrique pilotée de l’Élysée par Jacques Foccart.

Fruit d’une coopération de Deltombe avec un historien camerounais, le livre pèche un peu par une sympathie évidente pour l’UPC et ses principaux leaders.

L’arrière plan de la guerre froide et son impact sur la politique française sont ainsi dessinés de façon trop floue pour en faire un bilan correctement pondéré.

Le besoin vital pour la France Gaulliste de s’appuyer sur son « empire » pour tenir sa place dans la concertation internationale de l’après guerre n’est pas assez pris en compte.

De la même façon, l’attitude de certains des grands administrateurs qui se sont succédés au Cameroun (Pré, Guillaumat, Messmer…) dans les années 50s est trop vite assimilée à de la complaisance pour un colonat très conservateur et au « pillage » du pays.

Enfin quelques clichés sur la richesse pétrolière dénotent une connaissance trop sommaire du problème. Le Cameroun n’a jamais été un pays pétrolier notable malgré les efforts d’exploration engagés dans les années 70s.

Le livre n’en est pas moins d’un grand intérêt pour faire connaître de façon très vivante une tranche d’histoire de la Françafrique occultée par la guerre d’Algérie, pour mieux appréhender aussi la problématique des rapports avec l’ONU dans cette période.

  • Le Cameroun est intéressant à plusieurs titres :

    • Colonie allemande jusqu’en 1916 avant de passer au statut de protectorat È(et non pas colonie de plein exercice) confié par la SDN partie aux anglais, partie aux français.

    • Point de départ de l’épopée Leclerc en 1940 pour cause d’une longue frontière commune O-SO / E-NE avec la partie du Cameroun sous mandat britannique permettant d’accéder sans problème à l’AEF (Tchad gouverné par F.Éboué)

    • Point d’appui important après la guerre de la restauration gaullienne de la grandeur de la France et de son empire dans l’affrontement Est-Ouest de la guerre froide.

    • Centre vivant de création littéraire de langue française

  • Histoire de l’indépendance du Cameroun 

À la recherche de la route des Indes, les portugais arrivent sur les côtes en 1472.

Étonné par le nombre de crevettes, le navigateur Fernando Póo baptise le pays « Rio dos Camaroes» ce qui veut dire « rivière des crevettes » (l’estuaire du Wouri).

Vers 1532 la traite des Noirs se met en place notamment grâce à la collaboration des Doualas. Les européens n’y fonderont cependant pas d´établissements permanents comme Luanda ou Saint-Louis à cause des côtes marécageuses, difficiles d’accès et infestées de malaria.

XVIe siècle : accumulations de populations diverses d’origine inconnue dans les grassfields de l’ouest qui deviendront l’ethnie Bamileke. Fondation du royaume Bamoun

Au XVIIIe siècle arrivent les pasteurs peuls ou (Foulbe) venus de l’ouest Leur chef, Ousmane dan Fodio, envoie son guerrier Adam islamiser les plateaux du Sud, rebaptisé Adamaoua. Il est stoppé par le royaume Bamoun.

Islamisation du royaume Bamoun sous l’impulsion du roi Njoya. Njoya restera célèbre pour l’alphabet composé d’idéogrammes qu’il crée et pour la carte du pays qu’il fait établir.

1847  Le royaume bamoun, dont la capitale se situe à Foumban, doit lutter contre l’expansion peule.

1868 : installation de négociants allemands

1884 : les Doualas signent un traité d’assistance avec l’Allemagne, celle-ci proclame sa souveraineté sur le Kamerun

Les Allemands rencontrèrent de la résistance et des révoltes dans leur tentative de conquête de l’arrière-pays du Cameroun. Les Allemands se firent aider dans leurs conquêtes par des chefs traditionnels dont les plus célèbres furent le Fon Galega Ier de Bali, le sultan Bamoun Ibrahim Njoya, et Charles Atangana qui fut plus tard nommé Oberhaüptling (chef supérieur) des Yaoundé et Bané.

Pendant la Première Guerre mondiale le Cameroun fut conquis par les forces franco-britanniques (l’entrée des troupes alliés à Yaoundé le 1er janvier 1916 marque la fin de la colonie allemande).

La colonie allemande installée depuis 1884 fut partagée en deux territoires confiés par des mandats de la Société des Nations (SDN) en 1922, à la France (pour les quatre cinquièmes) : le Cameroun français ; et le reste au Royaume-Uni : le Cameroun britannique.

Le Mandat (1914-1946)

Cette partie du Cameroun fut confiée à la France par la Société des Nations au terme de la Première Guerre mondiale. Elle était la plus vaste (431 000 km²), mais était peu peuplée (environ 2 000 000 d’habitants).

La France pratiqua une politique d’assimilation à l’instar de ce qui se passait dans ses autres colonies.

Cette partie du Cameroun était dirigée par un Haut-Commissaire et fut mise sous le régime colonial de l’indigénat qui consiste à laisser aux indigènes le soin de régler les problèmes qui ne concernent qu’eux par le biais de leurs autorités traditionnelles.

La capitale du Cameroun français fut transférée à Yaoundé.

Les autorités coloniales françaises développèrent les cultures de rente, notamment les plantations de caoutchouc, de cacao, de bananes et d’huile de palme. La ligne de chemin de fer Douala-Yaoundé déjà commencée par Allemands fut achevée et de nombreuses routes furent construites pour relier les principales villes entre elles ainsi que diverses infrastructures telles que ponts et aéroports.

Au cours de la nuit du 25 au 26 août 1940, débarquent le capitaine Leclerc et ses 22 hommes dans les marais de Douala. Ils font leur jonction avec le détachement de tirailleurs sénégalais du capitaine Louis Dio revenant de Fort Lamy (Ndjamena) et rallié à la cause de la France libre. C’est le début de la légion du Cameroun, ancêtre de la 2e Division Blindée.

Yaoundé et l’administration coloniale tomberont rapidement aux mains du détachement Leclerc. Le 8 octobre le Général de Gaulle arrivera à Douala pour préparer la prise du Gabon.

Les années 40

Soulevée dès l’entre-deux-guerres, la question de l’indépendance est à nouveau posée par l’UPC constituée le 10 avril 1948 à Douala. Élu secrétaire général de l’UPC en novembre 1948, Ruben Um Nyobè devient la figure emblématique du mouvement1.

Bien que les autorités coloniales qualifient publiquement l’UPC de « communiste », la police française est bien obligée de constater – dans ses rapports secrets – que Um Nyobè est un homme d’exception. Il « tranche, et de beaucoup, sur la faune politique camerounaise » et se considère comme un éléments des « pays non alignés » (sur Moscou).

L’indépendance du Cameroun était refusée par les autorités françaises comme par les colons installés dans le pays. À la suite de la conférence de Brazzaville, ces derniers avaient créé, le 15 avril 1945, l’Association des Colons du Cameroun (ASCOCAM) dans le but de défendre leurs intérêts et d’empêcher le progrès social revendiqué par les syndicats.

Des affrontements violents eurent lieu entre les membres les plus radicaux du colonat et les « indigènes » en septembre 1945.

Ayant réussi à prendre le dessus sur les « colons de combat », l’administration coloniale favorisa la création de partis politiques hostiles à l’UPC comme l’ESOCAM, l’INDECAM, etc.

Favorisés par la fraude électorale, ces « partis administratifs » empêchèrent l’UPC d’avoir la majorité à l’assemblée territoriale.

Les années 50

En mai 1955, de violentes manifestations entrainent des nombreux morts camerounais. L’UPC est accusée d’avoir organisée ces heurts et le gouvernement français (Gouvernement Edgar Faure) décide d’interdire l’UPC et ses démembrements. L’UPC prend alors le maquis.

Peu après, la loi cadre Gaston Defferre crée un «état sous tutelle» du Cameroun (gouvernement autonome). André-Marie Mbida est nommé Premier Ministre de ce gouvernement.

Pierre Messmer, Haut Commissaire du Cameroun (représentant le gouvernement français) chercha un compromis avec Ruben Um Nyobe, chef de l’UPC, afin de faire cesser la violence. Cette démarche fut refusée par le chef de l’UPC et la violence repartit de plus belle.

Ce refus du dialogue mena l’administration française à chercher une voie vers l’indépendance sans l’UPC. André-Marie Mbida refusa de s’y engager et démissionna en 1958. Ahmadou Ahidjo fut alors nommé premier ministre.

Ruben Um Nyobe est tué par l’armée Française au cours d’un combat dans le maquis Bassa le 13 septembre 1958. Les dirigeants de l’UPC fuient alors à l’étranger.

Le 1er janvier 1960, Le gouvernement français accorde l’indépendance à ses anciennes colonies en même temps qu’il crée la Communauté française. « Dans son essence, le discours que tient de Gaulle est le suivant : si les électeurs d’Outre-Mer disent «oui» à la Constitution, ils adhéreront à une nouvelle grande communauté française d’Outre-Mer remplie de l’espoir de parvenir à une vie meilleure. S’ils votent «non», ils auront par là choisi de s’exclure totalement du monde français en pratiquant une sécession complète avec tout ce que cela implique ».

Ahmadou Ahidjo peut enfin prononcer cette phrase : « Camerounais, Camerounaises, le Cameroun est libre et indépendant ». Le Cameroun est alors doté d’une constitution à vocation pluraliste prévoyant le multi-partisme.

(L’historien Marc Michel qui a étudié la question spécifique de l’indépendance du Cameroun, souligne que l’essentiel des combats eut lieu après l’indépendance. Il estime que la guerre a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, principalement des victimes de la « guerre civile », après l’indépendance )

République fédérale du Cameroun

Ahmadou Ahidjo est élu président du Cameroun le 5 mai 1960.

Le 1er octobre 1961 né la République Fédérale du Cameroun de la réunification du Cameroun français et du Southern Cameroon britannique. On rajoute alors deux étoiles sur le drapeau du Cameroun Français afin de symboliser la fédération.

En 1962, le Franc CFA devint la monnaie officielle du pays (dans les deux zones). Une ordonnance gouvernementale est prise cette même année qui règlemente fortement les partis politiques.

Durant cette période, une forte répression est menée dans l’ouest du pays contre la guérilla de l’UPC. Cette répression fera plusieurs milliers de morts.

D’après les dirigeants de l’UPC, au début des années 1980, les troupes camerounaises auraient fait des « milliers » de morts. Mongo Beti, en 1982, parlera de milliers de disparus victimes du « Pinochet noir » (Ahidjo).

En janvier 1962, alors que les deux ailes de l’UPC se réunissent à leur premier congrès d’après réhabilitation, Ahidjo envoie son armée y mettre un terme. Les upécistes sont alors dispersés à coup de baïonnettes.

Après l’appel du 27 avril 1962, le député et ex-chef d’État André-Marie Mbida et d’autres leaders de sont arrêtés, faisant ainsi de Mbida le premier prisonnier politique du Cameroun indépendant, du 29 juin 1962 au 29 juin 1965.

En avril 1964 Mbida Marguerite âgée de 36 ans et épouse du prisonnier politique Mbida condamné à trois ans de prison ferme, va se présenter comme tête de liste du PDC aux élections législatives d’avril 1964.

Le PDC sera le seul parti politique à avoir osé se présenter à ces élections législatives. Les leaders d’opinion camerounais de cette époque sont tous soit en exil soit en prison. Les résultats de ces élections selon des sources dignes de foi donnent une victoire massive au PDC dans ce qui s’appelle alors le Nyong et Sanaga.

Cette victoire électorale leur sera confisquée au nom de l’unité nationale et du parti unique en gestation. Les électeurs vont refuser que leur soit volée cette victoire électorale. Le gouvernement camerounais de 1964 fera descendre la gendarmerie dans les villages et les protestataires seront massivement déportés vers les camps de concentration tristement célèbres de Mantoum, Tcholliré et Mokolo.

Le 1er septembre 1966, Ahmadou Ahidjo fusionne tous partis politiques du Cameroun occidental- à l’exception du PDC et de l’UPC – et certains du Cameroun oriental afin de former l’Union Camerounaise (UC), une ébauche de parti unique. Il sera rebaptisé plus tard Union Nationale Camerounaise (UNC).

Tout sera alors mis en œuvre pour aboutir à l’État unitaire et mettre fin au fédéralisme.

À la suite de l’indépendance, l’UPC, écartée du pouvoir, estime que l’indépendance octroyée par les Français n’était qu’un simulacre (dénoncé un peu plus tôt par Mbida lorsqu’il refusa d’intégrer le gouvernement Ahidjo) et que Ahmadou Ahidjo n’était qu’un fantoche.

Les leaders de l’UPC déclenchèrent donc une insurrection dès l’indépendance, insurrection sera matée par Ahmadou Ahidjo, aidé par des conseillers militaires français.

Les leaders de l’UPC en exil seront tués l’un après l’autre, comme le docteur Félix Moumié, empoisonné à Genève. Le dernier d’entre eux, revenu au Cameroun pour organiser de l’intérieur la lutte armée, est Ernest Ouandié. Il sera arrêté, jugé au cours du procès dit Ouandié-Ndongmo, et condamné à la peine capitale. Il sera fusillé le 15 janvier 1971.

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COMMENTAIRES GP

Susceptibilités ethniques toujours très fortes, notamment entre Peuls (Ahidjo, Biya), Bamilékés, Bassas…

  • Transparaissent bien dans le roman « La saison de l’ombre » de Leonora Miano (Prix Femina 2013), situé au début de la traite des noirs transatlantique. L’équilibre tribal très fragile, sur vieux fond animiste, vole en éclat avec les marchands d’esclave noirs qui nourrissent cette traite.

  • Font douter de la possibilité d’un régime non autoritaire

  • À cet égard, l’UPC de M’Nyobé bénéficiait d’une quasi-unaimité contre la colonisation et le colonat et se plaçait dans la perspective largement adoptée à l’époque par les « pays non alignés (années 50) d’un parti unique

Elle misait sur le statut de pays sous tutelle de l’ONU pour se défaire du protectorat français.

Décimée et anéantie entre 1955 et 1970 par le France qui a mis en selle et soutient pour proclamer l’indépendance un régime « démocratique » soumis qui mutera rapidement en régime pseudo-dictatorial avec Ahidjo puis Biya

Nganang joue du ressentiment diffus contre Biya qui transparaît dans ses livres pour susciter une révolte et un retour effectif au multipartisme démocratique.

Les vieilles structures ethniques et la crainte d’une domination Bamiléké sont un obstacle considérable. La nécessité d’une dictature éclairée reste une illusion bien vivace.

  • Patrice Nganang

Ex Jeune Afrique 6 mai 2014

La plume acérée, l´engagement au coeur, Patrice Nganang est un citoyen camerounais en colère, et son oeuvre en porte la marque.

Patrice Nganang est né deux fois. Il a vu le jour en 1970 dans une famille de fonctionnaires camerounais. Son pays connaît alors une prospérité relative grâce aux revenus du pétrole, du cacao et du café… Il est l´un de ces gamins de Yaoundé que les maîtres d´école massent aux abords des routes au passage d´Ahmadou Ahidjo.

La plupart de ces innocents forcés d´applaudir le « grand camarade » de l´Union nationale camerounaise, le parti unique, n´ont jamais entendu parler de la guerre d´indépendance ni des nationalistes de l´Union des populations du Cameroun (UPC), ces personnages gommés des manuels scolaires. Les leaders « maudits » de l´UPC sont les grands absents des discours officiels. Les « services spéciaux » assurent alors la police politique, traquant toute idée jugée « subversive ». Le règne de l´arbitraire peut conduire sans jugement dans les prisons politiques de Tcholliré (Nord) ou de Mantoum (Ouest).

Vingt ans plus tard survient la deuxième naissance de Nganang au début des « années de braise ». En 1990, les cours du cacao et du café sont au plus bas, les caisses de l´État sont vides, les entreprises ferment les unes après les autres. L´université de Yaoundé est en surchauffe. Sans perspective, des dizaines de milliers d´étudiants engagent une grève, la plus longue et la plus violente de l´histoire de cette institution.

Le jeune homme étudie alors au département d´allemand. Montant de tout le pays, des voix contestataires vont conscientiser et façonner l´architecture idéologique de nombreux jeunes.

Au mois de mars, l´archevêque de Yaoundé, Jean Zoa, à la tête des militants du parti unique, manifeste contre le multipartisme exigé par les partenaires au développement. Le 9 avril, le président Biya prend l´initiative d´un « Je vous ai compris » aux accents gaulliens. Trop tard, le vent des libertés souffle déjà sur le pays.

Le 26 mai, à Bamenda, au coeur du bouillant pays anglophone, un libraire, John Fru Ndi, brave l´ordre établi en annonçant la création d´un parti politique d´opposition, le Social Democratic Front (SDF).

Dans son édition du 27 décembre, le journal Le Messager publie la lettre ouverte de Célestin Monga, ancien journaliste et banquier, qui enjoint le président de la République d´organiser une conférence nationale. L´assaut verbal est inédit, Monga et Pius Njawé, le patron du journal, sont jetés en prison. À l´université, les étudiants fondent le « Parlement », une association estudiantine cornaquée par les nouvelles forces d´opposition qui sortent enfin du bois. Patrice Nganang, qui est par ailleurs le secrétaire général du club des amis de la littérature à l´université, prend sa carte au Parlement.

Marqué par les révoltes et la colère

En 1991, il lit Main basse sur le Cameroun de Mongo Beti, un essai censuré qui demeure interdit à la vente aujourd´hui. Il découvre également Ruben Um Nyobe, Félix Moumié, Ernest Ouandié et les autres leaders « maudits » du nationalisme camerounais. C´est le début d´une nouvelle vie aux côtés d´activistes dont les noms de guerre sont révélateurs du bric-à-brac idéologique qui régnait alors : Winnie, Sankara, Schwarzkopf… Il n´empêche : « Je suis un enfant du Parlement », revendique encore aujourd´hui Patrice Nganang, même s´il désapprouve l´usage de la violence dans la quête du « changement ». La fréquentation de personnages comme l´écrivain Séverin Cécile Abega lui apprend la force des mots. Il va en user comme d´une arme. L´écrivain est né, marqué à jamais par les stigmates des années de braises.

Romancier, poète, essayiste… Patrice Nganang a publié une dizaine d´ouvrages à ce jour, dont « Temps de chien », aux éditions du Serpent à Plumes en 2001, qui a obtenu le Grand Prix de la littérature de l´Afrique noire et le prix Marguerite Yourcenar.

La reconnaissance de son talent lui ouvre de nouveaux horizons. Son doctorat de littérature comparée en poche, il quitte l´université Johann Wolfgang Goethe de Francfort pour enseigner à la Stony Brook University de New York.

Universitaire d´origine camerounaise, Frieda Ekotto dirige le département de littérature comparée de l´université du Michigan. Elle suit son jeune collègue de New York depuis son arrivée aux États-Unis. « Comme plusieurs d´entre nous, il ne fait pas l´unanimité, mais n´est-ce pas nos paradoxes et nos différences qui font le charme de nos vies ? » confie-t-elle.

En 2011, Nganang reçoit le Prix des cinq continents de la Francophonie avec Mont Plaisant, un roman historique qui met en scène le sultan Ibrahim Njoya, le roi des Bamoums, qui vécut entre la fin du XIXe siècle et 1933.

« [C´est] mon maître à penser », reconnaît l´écrivain, qui n´hésite pas à comparer ce souverain en avance sur son temps à Martin Luther, le réformateur de l´Église considéré comme l´un des pères de la nation et de la pensée allemandes. « L´oeuvre [de Njoya] devrait servir de point d´ancrage à la conscience collective camerounaise », plaide le chercheur, qui ne décolère pas de constater que ce chef persécuté par l´administration coloniale reste si méconnu.

Mont Plaisant, Nganang – qui écrit par ailleurs en allemand – l´a d´abord rédigé en anglais. « J´avais décidé d´arrêter d´écrire en français, car je suis très pessimiste sur l´évolution de la littérature francophone, explique-t-il. Elle manque d´idées, les auteurs se plagient, et la critique n´ose pas le dire. …

« Les dix commandements du manifestant »

La même année, il écrit « Contre Biya », aux éditions Assemblage, un recueil de toutes ses chroniques au vitriol qui font le miel des rédactions de Yaoundé et de Douala.

Il y brocarde l´âge du capitaine, y fait l´éloge de l´opposition et prodigue des conseils pratiques tels que « Les Dix commandements du manifestant »…

Compilés, ces pamphlets sont un véritable appel à la révolution. « Accepter la tyrannie, c´est abdiquer. Il faut manifester sa citoyenneté. On n´a pas besoin d´enseigner le courage aux jeunes. Ils l´ont déjà. Je vois tellement de gens aller en prison pour leurs idées ! » se justifie le trublion.

Reconnu par la profession, Nganang n´a pas pour autant oublié d´où il vient. Omniprésent sur les réseaux sociaux, il goûte à la dispute intellectuelle lorsqu´elle concerne ses sujets de prédilection : la démocratisation du continent, le rapport des Africains à leur histoire.

L´écrivain n´a pas annihilé l´activiste.

« S´indigner ne suffit plus, il faut passer à l´acte », martèle celui qui a fait de l´éducation des jeunes à la politique l´un des moteurs de son travail. Nganang est un citoyen en colère et son oeuvre en porte la marque. Mais comment ne pas l´être quand on réalise qu´on peut naître plusieurs fois, mais qu´on n´a qu´une vie ?

  • Le poète Louis Marie Pouka

Né le 10 août 1910 à Khan dans le département de la Sanaga Maritime , région du Littoral.

En 1918, il entre à l’école de la mission catholique de Logpagal, à quelques kilomètres de son village natal. Renvoyé de l’école au Cours Moyen II , il est obligé d’ assurer plusieurs petits métiers. En 1924, il entre au Petit Séminaire Saint-Laurent à Yaoundé où il poursuit ses études secondaire avant de continuer au Grand Séminaire de Yaoundé.

En 1929, il devient Directeur de l’école de la mission Catholique d’Edéa, puis professeur au Petit séminaire d’ Akono où il dispense des cours de latin , français et mathématiques. Louis-Marie POUKA regagne le Séminaire en 1930, mais le quitte un an plus tard pour entrer dans l’Administration comme écrivain-Interprète. En 1935, il remporte le concours littéraire organisé par la »Gazelle du Cameroun » sur le thème « Le procédé de chasse de votre ethnie ». Sa carrière administrative le conduit dans plusieurs localités du pays : Yaoundé , Yabassi , Douala , Nkongsamba et Garoua .

Dans le domaine politique , POUKA se retrouve SG de la JEUCAPRA. En 1947, il participe à la création du Rassemblement du Peuple Camerounais ( (RACAM).

En 1948, il se rend en France grâce à une bourse de perfectionnement. Ainsi, il sera à Bordeaux où il obtiendra la capacité en droit et diplômé des sciences pénales. Puis à Paris il s’inscrit au Musée de l’Homme et à l’ Ecoles des Langues Orientales. Malheureusement pour lui, il ne peut achève sa formation à Paris, ayant reçu l’injonction de rentrer au Bercail. De retour au Cameroun, il est nommé Greffier à Douala en 1951. Quelques temps après, il est muté à Kribi. Puis en 1957, il devient le chef du cabinet du Ministre de l’intérieur du gouvernement Mbida. Et en 1959, il occupe les fonctions de Chef du bureau des affaires judiciaires. En 1961, il est nommé Directeur du Cabinet du Ministre adjoint de la justice ; et en novembre 1962 il est nommé Vice-Président de la Cour d’appel de Yaoundé. Il occupera ce dernier poste jusqu’à sa mise en retraite en 1969.

Tout en poursuivant sa carrière de fonctionnaire, POUKA Louis-Marie demeure très actif sur le plan littéraire. En 1954, il est lauréat des poètes de l’Outre-mer pour l’ensemble de son œuvre. Le 23 janvier 1960, il participe à la création de l’Association des poètes et Écrivains Camerounais dont il assure la présidence de 1960 à 1967. Parmi ses publications dans le domaine littéraire, figurent notamment : Les pleurs sirènes( 1943) , Hitler ou la chute de l’Hydre ( 1947), Rire et sanglots ( 1949) , Les amours illusoires ( 1650), les rêveries tumultueuses (1954) , Paroles de sagesse( 1958) , Entrevue d’outre-tombe( 1960) , Fusée( 1964), poésie (1964) , Nouvelles entrevues d’outre-tombe ou réhabilitation de Ruben Um Nyobe. Deuxième et dernière acte (1964), Ce siècle est triste ( 1965) , poésie , un mariage bicolore (1970) , et poème ( 1971). En dehors de son œuvre littéraire, POUKA Louis-Marie à également dans le domaine juridique : concours de droit Camerounais. Histoires des institutions (1968), Code pénale de la République fédérale du Cameroun( s.d) et cours de droit Camerounais : la fonction publique (1971).

Il décède en août 1991

Aperçu sur l’œuvre de Nganang

La saison des prunes

Le dernier livre de Patrice Nganang « La saison des prunes » raconte justement la participation camerounaise à l’épopée « Leclerc » sorti de la colonisation allemande 23 ans plus tôt, telle que vue et vécue par le petit peuple de Yaoundé.

Il met plus particuli§rement en scène de façon truculente et vivante deux personnages historiques marquants de l’intelligentsia camerounaise encore balbutiante de l’époque :

    • le poète Pouka épris de littérature française mort en 1991

    • le jeune Um’Nyobé qui s’interroge déjà pour savoir où est l’intérêt de son pays en 1940 dans le conflit mondial qui démarre face aux pressions de la France soit pour l’engager aux côtés de la France Libre dans son conflit avec l’Allemagne soit pour suivre Vichy.

« Ruben Um Nyobè, futur chef indépendantiste et le poète Louis-Marie Pouka, rentrent en août 1940 à Edéa petite bourgade du Cameroun situé entre Douala et Yaoundé.

Sur place, Pouka n’a qu’une idée en tête : Créer un cénacle littéraire pour former les futurs poètes camerounais à la langue française. Pour des raisons diverses et fort éloignées de la littérature, quelques jeunes villageois vont se présenter et le groupe va se réunir dans le bar du village tenue par une tenancière de caractère : Mininga, qui y vit avec ses « filles ».

Parmi les nouvelles recrues de Pouka, le jeune Bilong va découvrir la femme et l’amour au bar de la Mininga avec la jeune Nguet qui va immédiatement le subjuguer et l’obséder.

La petite communauté va rapidement être bouleversée par l’arrivée du capitaine Leclercq qui va enrôler nos aspirants poètes parmi tant d’autres comme tirailleurs « sénégalais » pour constituer une « force noire » depuis l’Afrique centrale et assurer la crédibilité de la France Libre vis à vis des anglais.

Pour nos tirailleurs, c’est le début d’un terrible périple à travers le continent africain qui va les amener jusqu’au désert libyen face à l’armée Italienne. Plongés dans un conflit qui n’est pas le leur, ces combattants sous-équipés, force d’appoint de l’armée alliée vont faire preuve d’une exceptionnelle bravoure. Mais ils finiront tous par tomber sous les balles ennemies.

A l’arrière, les femmes maintiennent la vie sociale du village, unies face à la violence militaire.

Difficile de résumer un roman aussi foisonnant. Le parti pris de l’auteur est de remettre au centre de son récit des hommes et des femmes jusqu’alors considérés comme simples figurants de l’histoire officielle, en nous offrant leurs points de vue et sensibilités sur des événements qui bouleverseront par la suite à jamais leurs existences. Vu du Cameroun en effet,  la reconquête de l’Europe depuis l’Afrique fut une autre chanson que celle que nous connaissons.

Ironique et engagé, Le narrateur n’a de cesse d’interpeller son lecteur, n’hésitant pas à replacer les faits historiques décrits dans le contexte plus large des relations troubles de la Françafrique.

Un portrait sans concession qui dresse un  état des lieux d’une intacte actualité. »

À travers des personnages hauts en couleurs, PG nous introduit dans la vie du Cameroun profond des années 40s :

  • Le jeune puceau Bilong (petit frère de Ngo Bikaï, la reine du marché)qui découvre avec Nguet, une des filles du bar de « la Mininga », l’éblouissement de l’amour peu de temps avant de s’enrôler dans la force noire de Leclerc en partie pour se dégager de l’étreinte amoureuse tout en restant littéralement sous son charme. Il mourra dans l’attaque de l’aérodrome italien de Murzuk , inconscient de sa bravoure, croyant retrouver sa Nguet dans les mirages du désert.

  • Hebga, cousin et ami d’enfance de Pouka, force de la nature, bûcheron du village, homme de la forêt qui lui a enseigné la compréhension de son corps et la façon de décupler sa force. Boxeur célèbre malgré lui. Son instrument quasi-magique est la Hache dont il ne voudra pas se séparer lorsqu’il sera le premier à s’enrôler dans la colonne Leclerc.

Pourquoi s’y enrôle-t-il ? Rien à voir avec la France libre. Deux mots magiques : Yaoundé, Paris. Retrouver celui qui a assassiné sauvagement sa mère, La Sita, dans la forêt.

Celui-ci mourra dans ses bras à Koufra en lui révélant son secret : C’est lui qui a tué La Sita pour se venger de l’humiliation subie lors du 1er combat de boxe d’où Hebga est sorti vainqueur.

(p.36 2ème parag. …puis bas de page 1er alinéa 37…P.38 et début 39…10 dernières lignes de la page 40)

  • De magnifiques portraits de femmes dont Ngo Bikaï, sœur aînée de Bilong, qui succédera à La Sita comme « Reine du marché » et sera violée sauvagement par un groupe de tirailleurs en partance pour rejoindre la colonne Leclerc.

(Une bien surprenante pêche aux silures : P.339 à 342 ou l ‘extase de l’univers p.343 à 346)

  • M’Bangué, père de Pouka, et ses divinations sur la chute de hitler (1940) p.19) ou l’indépendance du Cameroun (l’amitié avant tout p.331 à 335)

  • Louis Marie Poukaépris de culture française et ne voyant pas la possibilité de s’en dégager : P .434. Il se veut « poète de la réalité » d’une réalité que son ami Um Nyobé voit tout autrement que lui : p.435 On perçoit les déchirements intimes provoqués par le choix : France ou Cameroun.

Pouka qui s’est mis à écrire des chansons et des poèmes pour « tempérer la violence dont il ne s’était pas cru capable » p.39 – 40

Pouka pris comme écrivain-interprète de Leclerc à son arrivée à Edéa et qui va se trouver de ce fait au cœur de la ruse montée par Leclerc pour prendre Yaoundé au gouverneur Vichyste. P.133 – 134

  • La « force noire » première victime des combats livrés par la colonne Leclercq p. 215 – 217 puis 229 -231

- D’abord « les prunes » (page13 : 20 premières lignes)

- Puis la magie du Cameroun : (page19 : 30 premières lignes)

- Puis les deux héros et amis de toujours : Hebga et Pouka : (p. 34 deux premiers alinéas)

- Puis le drame central, intime : (p.88, 14 premières lignes. Puis p.91 dernier alinea et p.92)

- qui se greffe sur « l’épopée » Leclerc : « les enchantements chiasmatiques de l’Histoire » (p.105-106) (p.108-109)

- et les femmes d’Édéa au milieu de la guerre et de ses ravages : la mort du jeune Bilong des multiples et glorieuses blessures subies lors de l’attaque de l’aérodrome italien de Murzuk en Lybie ; le viol brutal de sa sœur Ngo Bikai à EDEA par un groupe de tirailleurs « sénégalais » en partance pour rejoindre Leclerc. P.338

- …et pour finir les prémisses des déchirements politiques de l’après guerre. P.434-435 et d’une certaine indépendance avec la Françafrique en filigrane.

- « Le poète de la réalité » P.439 – 441.

L’invention du beau regard

Deux contes cruels, tels que les racontent les « ambianceurs » dans les rues, les bars, les gargotes de Yaoundé.

C’est d’abord l’histoire du commissaire Antoine Débonnaire Eloundou qui, après des années de service, invente tous les artifices possibles pour ne pas partir à la retraite et plonge dans un labyrinthe de mensonges quand les crimes de son passé turbulent viennent frapper à sa porte à travers ce message :

«Tu as gâché ma vie et tu vas me rendre ça. Sinon je vais te tuer. Je te donne vingt-quatre heures. C’est moi Innocent.»

Ce sont ensuite les péripéties de la truie de Taba dont le regard énigmatique autant que les terribles pouvoirs expliquent peut-être pourquoi le méchoui des rues de Yaoundé, encore appelé «beau regard», est si succulent.

«Trop jeune, on dirait qu’il ne s’était pas encore habitué à ce creux dans le ventre, à cet enfoui dans les intestins, à cette vagabonde démence de l’esprit, à ce soudain vertige de tous les sens qui est la faim.»

Deux récits où l’humour le dispute à l’ironie, puisés d’une main légère et puissante dans le langage populaire, dans l’imagination opulente et dans l’Histoire folle du Cameroun contemporain.

Un temps de chien

« Quand le texte se charge des réalités camerounaises » (Ladislas Ncissé)

En observant de près la littérature camerounaise contemporaine, on conclut aisément que le clan de la littérature réaliste a du cran ; et s’il est un roman publié ces dernières années dont on peut dire qu’il a donné une impulsion supplémentaire au roman réaliste, c’est bien Temps de Chien de Patrice Nganang. En effet, tout en étant une véritable œuvre de fiction, le souci d’« authenticité » du texte par rapport à son référent camerounais constitue une préoccupation et un sujet majeur de l’écrivain. Les événements qui constituent le socle de cet ouvrage ont une curieuse correspondance avec les réalités sociopolitiques camerounaises de la décennie 1990 pour quiconque connaît le Cameroun de cette époque-là. En plus, le texte se « camerounise » non seulement dans sa thématique, mais aussi dans son matériau linguistique même. 
Le problème que nous abordons est donc celui du réalisme [2]. Comment le texte de Nganang nous fait-il croire qu’il copie le réel ? Quels sont les moyens stylistiques mis en œuvre pour créer cet effet de réel ? Afin de cerner cette problématique, la présente analyse sera d’abord axée sur les références au Cameroun (lieux, personnes, événements, etc.) ; par la suite, l’on tâchera de montrer en quoi, au-delà de la langue et du langage réels des personnages qui peuplent l’univers romanesque de Nganang, les réalités linguistiques présentes dans le texte sont en conformité avec le français tel qu’il est parlé et écrit par la majorité des Camerounais dans la pratique quotidienne.

1. LES RÉFÉRENCES AU CAMEROUN

1.1. Les indications spatiales

Patrice Nganang fait mouvoir ses personnages dans un espace attesté hors du texte. Tout d’abord un macro-espace : Yaoundé (capitale du Cameroun) et ses sous-quartiers. Le chien Mboudjak, qui assure l’instance narrative, mène le lecteur dans les dédales de plusieurs quartiers populaires de la ville capitale. On a principalement les quartiers Madagascar, Mbankolo, Briqueterie avec son « Ministère de soya », Carrière avec son très populaire « Carrefour Jean Vespa », Obili, Melen, Nlongkak, enfin la Cité Verte. Ensuite, viennent des micro-espaces tels Score (grand supermarché situé en plein cœur de la capitale camerounaise), le marché de Mokolo (marché très célèbre avec ses vendeurs à la sauvette et autres badauds, bayam-salams, pousseurs), le cinéma Abbia, le lac central (situé au cœur du quartier administratif de Yaoundé), la société Sitabac (société industrielle de tabac), enfin le Palais d’Etoudi (Palais présidentiel camerounais).

Avec ces « espaces emblématiques », le lecteur a l’impression qu’il a affaire à une énumération sans autre règle que celle de le mettre en contact immédiat avec la capitale camerounaise telle qu’elle est sur le plan administratif et en quelques lieux de référence.

Comme on le voit, et pour des raisons du reste évidentes, Patrice Nganang, contrairement à un Mongo Béti, n’a pas voulu dissimuler la ville de Yaoundé, cadre principale des actions de son roman, sous une identité d’emprunt. Il s’agit donc d’une ville de Yaoundé dont la toponymie n’a subi aucun changement dans le champ de l’imaginaire.

1.2. Les personnages référentiels

On note dans Temps de Chien la présence de plusieurs hommes politiques ou personnalités ayant marqué pour certains, et qui continuent à marquer pour d’autres, la vie sociopolitique camerounaise. Ces personnalités, nommément citées, sont notamment : le Général Sémengue, premier diplômé camerounais de Saint Cyr (école de guerre en France) ; Jean Fochivé, chef du service de renseignements sous Ahmadou Ahidjo et chef de la sécurité intérieure sous Paul Biya ; Boh Herbet, correspondant de la radio Africa n°1 entre 1990 et 1993 ; Vincent Tsass, correspondant de R.F.I et de l’Agence Reuter au cours de la même période. 
Ce qui est beaucoup plus significatif est l’allusion faite à la personne du chef de l’Etat camerounais Paul Biya. A titre illustratif, on a tout d’abord des extraits de ses discours, extraits d’ailleurs très employés par les locuteurs camerounais dans diverses situations de la vie : « Le Cameroun c’est le Cameroun » (T.C [3] : 190, 269 et 289) ; « la politique aux politiciens » (ibid. : 234) ; « le Cameroun se porte bien » (ibid. : 190). L’allusion à Paul Biya est aussi faite à partir d’une chanson régulièrement exécutée dans les meetings politiques du R.D.P.C (parti au pouvoir), et en guise de soutien à leur chef de parti ; chanson dont le texte de Nganang reprend le principal couplet :

« Paul Biya – Paul Biya – Paul Biya – Paul Biya 
Notre Président – notre Président – ha 
Père de la nation, 
Paul Biya toujours chaud gars… » (ibid. : 274)

Et un refrain identique : « Chaud-chaud ! chaud-chaud ! » (T.C : 274) 
Viennent, ensuite, les expressions employées en majorité par les militants et sympathisants des partis de l’opposition et indexant le chef de l’Etat : « Biya est fort » (ibid. : 269) ; « Biya must go » (ibid. : 295) ou encore « carton rouge à Paul Biya » (ibid.). 
Les étudiants de la décennie 1990 représentent une autre catégorie particulière de personnages référentiels dans Temps de Chien, avec à la clé ce qu’ils ont appelé à cette époque-là « le chant de ralliement » ; chanson que ces derniers exécutaient régulièrement lors des mouvements de contestation dans le campus et ses environs :

« Liberté eh eh eh 
Liberté eh eh eh 
Dieu tout puissant ah ah 
Nous serons libres bientôt » (ibid. : 291).

Il faut dire que les étudiants camerounais entendent faire valoir leurs aspirations profondes en cette période charnière des grandes mutations sociopolitiques, et cet « hymne à la liberté » marque leur engagement pour une véritable démocratie. Toutefois, mentionnons que cette chanson est empruntée à Anne-Marie Ndzié, célèbre chanteuse camerounaise des années 1970, chanson qui célébrait en son temps les indépendances africaines. Une précision mérite tout de même d’être faite : dans la chanson originale, l’auteur compositeur ne dit pas « Nous serons libres bientôt » comme le refrain sus-évoqué, mais au contraire « Nous sommes libres, merci ! ». Il est clair que c’est le contexte des années 1990 qui a permis la modification de cette partie du refrain chez les étudiants.

1.3. Les types sociaux

Patrice Nganang met en relief un certain nombre de types sociaux, symboles d’une société en pleine déchéance et aliénée par la misère économique et morale. Nous avons tout d’abord Massa Yo, type du fonctionnaire « compressé » reconverti dans le commerce, en l’occurrence dans la vente de la boisson, et qui a trouvé là un moyen de survie. Homme chiche, égoïste, peu soucieux du bien-être de sa femme Mama Mado et de son fils Soumi, il est « recroquevillé dorénavant dans le trou obscur de sa crise, mortifié par le souvenir de l’aisance dont il [a] été abruptement sevré. Emasculé par le bobolo sec aux arachides grillées qu’il [doit] maintenant manger le matin, à midi et le soir, [Massa Yo] ne [tend] plus sa main vers [son chien] pour [lui] caresser le crâne » (T.C. :15) comme jadis. Ce chien qui était autrefois régulièrement mené chez un vétérinaire pour les soins, et qui mangeait habituellement des « ragoûts aromatisés qui étaient supposés adoucir ses nerfs » (ibid. : 12), ce chien, disions nous, se trouvait abandonné par son maître qui ne l’appelait même plus : « Même m’appeler par mon nom était mort dans sa bouche » (ibid. : 15), remarque Mboudjak qui était devenu « un parasite » (ibid. : 16). 
Massa Yo représente bien la situation de multiples pères de familles camerounaises « compressés » dans la décennie 1990, compressions consécutives à une forte récession économique qui a secoué le Camerounavec au final la fermeture de plusieurs sociétés tant publiques que para publiques ou privées ; d’ou la misère, le vol, la prostitution, voire des situations quasi explosives dans les différentes familles de ces « privilégiés » d’hier. 
Le personnage de Mini Minor, tenancière du « Chantier de la République », se présente comme le type de la femme ingrate, calculatrice, mesquine. Ancienne maîtresse d’un fonctionnaire éconduit depuis que l’État ne parvient plus à payer régulièrement les salaires, elle se moque avec ostentation de son ancien amant :

« Regardez-moi un énergumène comme ça qui vient dans un bar comme celui-ci où les gens me respectent dire que c’est lui qui me gère, anti zamba ouam. Il ose même dire qu’il voulait m’épouser. Dites-moi vraiment, vous qui me connaissez : est-ce que je mérite un têtard comme ça ? […] vraaaiiiiment, même les cauchemars ont des limites. Moi la femme de ce cancrelat-ci ! » (ibid. : 66).

D’ailleurs n’a t-elle pas un nouvel amant en la personne du Commissaire de Mokolo qui lui assure une protection très rapprochée ? 


Vient aussi le personnage de Docta, diplômé de l’Enseignement supérieur sans emploi et qui deviendra spécialiste du « coupement des femmes » (T.C. : 95). A défaut de pouvoir jamais décrocher un emploi, Docta passe ses journées devant le bar de Massa Yo, se dynamitant à l’alcool, et agrémentant sa vie du « sport lytique » (ibid. : 72).

Docta est bel et bien le type de l’intellectuel sacrifié dans une société où l’effort n’est pas récompensé à sa juste valeur et où l’échelle des valeurs a été inversée, surtout avec l’apparition de nouveaux mythes notamment le football, la fehmania [4], etc. 


Enfin le personnage du vendeur de cigarettes, qui deviendra par la suite « pousseur », est le type même des petits débrouillards qui inondent les grandes métropoles camerounaises et très souvent victimes de l’injustice et de l’arbitraire, caractéristiques de l’administration. Le traitement infligé au petit vendeur de cigarettes en est bien illustratif. En effet, sur le simple soupçon qu’il a osé interpeller au passage le Commissaire de Mokolo, ce dernier mettra les menottes au jeune débrouillard et le fera mettre en cellule, marquant par ce fait le début de sa déchéance. A sa sortie, le petit débrouillard, complètement dépouillé, ira grossir les rangs des « pousseurs » qui arpentent, avec des charges souvent impressionnantes, les rues des villes camerounaises. 


L’arbitraire, caractéristique de l’administration, est encore bien attesté avec l’arrestation de « l’homme en noir-noir ». Ecrivain- philosophe, ce dernier connaîtra aussi la prison pour s’être insurgé (tout seul) contre l’arrestation arbitraire du vendeur de cigarettes. Cette opposition marque son engagement dans la lutte contre les injustices et les violations répétées des droits élémentaires. A sa sortie de prison, il reviendra à Madagascar pour dénoncer la lâcheté des habitants et leur déchéance morale. L’écrivain-philosophe se présente ainsi comme le type de l’intellectuel incompris dans une société en pleine déliquescence.

1.4. Les événements retenus par la mémoire collective

Il faut tout d’abord dire avec André Ntonfo (2003 : 15) qu’« au-delà d’une action qui se déploie dans quelques sous-quartiers de la ville de Yaoundé, ce sont bien les événements qui ont marqué le Cameroun des années 1990, dites « années de la démocratisation » ou encore « années de braises », qui constituent la toile de fond de Temps de Chien ». Ceci est d’autant plus vrai que les micro-histoires qui parsèment cet ouvrage ont une existence extérieure ou une évidence de fait qui permet au lecteur d’en vérifier la justesse des événements, l’existence d’une réalité extralinguistique qui correspond bien aux années 1990.

A cet effet, on a dans le texte l’allusion à la manifestation des étudiants au quartier Obili [5] le 6 mai 1991 et l’intervention des forces de l’ordre qui s’en est suivie : « Les étudiants sont en train de manifester à Obili » (T. C : 264) ; ensuite « je vous dis qu’il y a eu des morts […] à l’Université » (ibid.). De façon implicite, on note ici la polémique soulevée au sein de l’opinion nationale et internationale à propos de la descente de l’armée dans le campus universitaire et ses environs le 6 mai 1991. Pour une partie de l’opinion, il y eut effectivement des morts côté étudiants au cours de cette intervention ; pour l’autre partie, il n’y eut aucun cas de décès.

Les événements de Ntarikon [6] sont aussi bien mentionnés ici : « Il y a eut des morts […] à Ntarikon […]. Il disent qu’il n’y a eut que six morts » (ibid. :269). Il faut dire que les premières revendications pour le multipartisme et la démocratisation de la vie politique camerounaise ont eu lieu à Bamenda, et il y eut dans la réalité, selon les autorités administratives locales, six morts piétinés par la foule.

Figurent aussi dans le récit, en bonne place, les multiples mouvements de revendications initiés par les taximen et autres vendeurs à la sauvette :

« Ça avait été les étudiants et certains fonctionnaires. C’était maintenant les sauveteurs qui entraient dans la danse. Ils refusaient de se faire manger par la Communauté [urbaine]. 
Et puis les taximen refusèrent une fois de plus de travailler, pour protester contre les rackets légaux de la police. Le jour où ils firent la grève, toutes les rues de Yaoundé restèrent vides. Parfois un hélicoptère traversait le ciel […]. Des hommes se cachaient dans les boutiques. […] Ils disaient que l’hélicoptère portait des gaz lacrymogènes » (T.C : 270).

Mentionnons que l’année 1991 a bien vu plusieurs mouvements de grève observés par les taximen qui réclamaient en priorité la fin des tracasseries policières avec, entre autres, la rétention par les « mange- mille » [7] (ibid. : 73) des pièces du chauffeur ou du véhicule telles l’assurance, la carte grise, le permis de conduire, la capacité, la carte d’identité, etc. Les taximen exigeaient en plus la fin du traitement inhumain dont ils sont victimes au quotidien de la part des agents de police. D’ailleurs, dans le texte, Mboudjak le chien narrateur dit qu’un jour il entendit « parler d’un taximan qui avait été fusillé à bout portant par un policier à qui il refusait le tchoko [8] […] et les taximen étaient tous entrés en grève devant cette expression trop criarde de […] la cruauté endémique des hommes » (ibid. : 190). Un autre événement que le texte évoque de manière plus ou moins implicite, et qui a particulièrement marqué la vie sociopolitique camerounaise de la décennie 1990, est l’arrestation de l’écrivain- philosophe pour cause de lettre ouverte au Président de la République, et publiée dans la « presse privée le Messager » (ibid. : 295). A bien analyser, cette deuxième histoire de l’écrivain-philosophe est étrangement semblable à « l’affaire Célestin Monga-Njawé-Le Messager ». En fait, remarque J.B. Sipa (1991 : 5) :

« d’un ras-le-bol exprimé avec une liberté de ton, Célestin Monga a perçu comme un viol de sa conscience de citoyen électeur, un discours prononcé par le président Paul Biya dans des circonstances qui sont loin d’indiquer s’il parlait en tant que chef de l’État, chef du gouvernement ou chef de parti, et il s’est résolu d’adresser une lettre à ce dernier ».

Cette lettre, publiée dans le journal Le Messager [9], sera par la suite qualifiée de « délit d’outrage au président de la République » avec toutes les conséquences juridiques qui pouvaient en découler. 
On a, comme derniers événements proches de la réalité extralinguistique, l’émeute que va provoquer l’assassinat, par le commissaire Etienne, du jeune Takou, émeute qui va déboucher sur « l’opération ville morte » (T.C : 276) dont la fermeture du bar de Massa Yo sera une des conséquences visibles. Ce gamin tué d’une balle dans la tête par le Commissaire de Mokolo renvoie étrangement au gamin du même nom exécuté dans la rue par le Commissaire du 7ème arrondissement de la ville de Douala quand « l’opération ville morte » battait son plein dans ladite ville en 1991. Voici ce que relate à cet effet Nicolas Tejoumessie (1991 : 4), journaliste à l’organe de presse Challenge Hebdo :

« S’il est inutile de revenir sur la rigueur de l’opération ville morte à Douala, il y a lieu de s’arrêter sur certains faits marquants qui ont entraîné des pertes en vies humaines de façon cruelle. En effet, le jeudi 16 mai 1991, les éléments du commissariat du 7ème arrondissement de Douala investissent le long de la rue du centre universitaire de Douala. […] Vers onze heures une légère altercation a lieu entre ces éléments et la population très présente dans la rue ce jour-là. Le Commissaire du 7ème arrondissement dégaine aussitôt son arme et s’apprête à tirer […]. A l’entrée du camp Sic de Bassa, il se heurte une fois de plus à une barricade qui, en fait, n’était plus une nouveauté. Notre Commissaire, la main sur la gâchette, sème la panique : c’est la débandade générale. Il se dirige vers un jeune garçon qu’il exécute à bout portant de deux balles, une dans la tête, et une au niveau du bras. Il s’agit bien du petit Takou Eric, né le 11 avril 1975, élève à l’Ecole bilingue de Maképé en classe de CM2 anglais ».

Et tout comme le corps du Takou du roman qui est transporté dans le pousse-pousse à travers les rues de la capitale pour enfin être déposé devant le Commissariat de Mokolo, (« j’apporte, un cadavre au Commissaire » (T.C : 292) dit Docta le père de Takou), le corps inerte d’Eric Takou de la réalité extralinguistique sera « aussitôt déposé sur un pousse-pousse que ses amis promenèrent à travers la ville […] ». Ce corps est par la suite ramené au domicile dudit Commissaire, situé toujours au 7ème arrondissement, où attendait impatiemment une immense foule « enragée », prête à la « vendetta » (N. Tejoumessie, op. cit. : 4). 
Comme on peut le constater, il existe une curieuse correspondance entre l’histoire du jeune gamin « Takou » du monde linguistique du texte et celle du petit « Takou » de l’univers du hors-texte, bien que la scène ne se déroule pas dans les mêmes espaces [10]. 
Mais, il importe de souligner que « le sous-quartier que Patrice Nganang élève à la dignité littéraire n’est pas seulement celui des espaces, ni des personnages-types, ni des événements, […] et d’autres faits divers qui en font le quotidien » (André Ntonfo, op. cit. : 15), mais aussi celui d’un français camerounais spécifique.

2. LE FRANÇAIS CAMEROUNAIS

Temps de Chien est un véritable cas d’école [11] en matière de français camerounais. Il donne en effet la possibilité d’observer au plan de la langue, le vrai visage du français au Cameroun. La langue des personnages de Nganang est, à bien observer, le reflet du français que parle et écrit ordinairement l’homme de la rue [12], voire la majorité des Camerounais au quotidien. A cet effet, le lecteur averti se régale en face de cette « camerounisation » de la langue française, « camerounisation » qui affecte l’ensemble des structures de cette langue tel qu’on peut le voir avec le problème des emprunts lexicaux, d’alternances codiques, des calques, des néologismes, des particularismes morphosyntaxiques et énonciatifs.

2.1. Les emprunts lexicaux

Selon Ngalasso (2001 : 16), les emprunts sont des « éléments qui passent d’une langue à une autre, s’intègrent à la structure lexicale, phonétique et grammaticale de la nouvelle langue et se fixent dans un emploi généralisé de l’ensemble des usagers que ceux-ci soient bilingues ou non ». Il est à cet effet courant de voir dans Temps de Chien les emprunts lexicaux qui foisonnent dans le français camerounais. Ces emprunts appartiennent majoritairement aux langues identitaires et au pidgin-english. Quelques exemples illustratifs :

- Maguida (du fufuldé [13] originaire du grand Nord Cameroun). 
« […] Celle qu’il aurait achetée chez un boucher maguida du coin » (T.C. :15-16). 
- Koki (du duala [14]) : gâteau à base de haricot écrasé et cuit à l’huile de palme. 
« Une fois mon maître demanda à Soumi de me donner une part du délicieux koki » (ibid. : 26).

- Bia boya (du béti [15]) : que faire ? Comment procéder ? 
« Bia boya alors » (ibid. : 22). 
- Bifaga (du béti) : poisson séché 
« Peut-être me laissa-t-il là, comme un vulgaire bifaga au soleil » (ibid. : 29). 
- Bolè(du pidgin-english [16]) 
« Il était bolè » (ibid. : 252) 
- Mbout (du pidgin-english) : naïf, ignorant, lâche, bête. 
« Serait-il le seul mbout à ne pas pouvoir ramasser les arachides que la vie si belle soudain jette librement devant le regard de tous ? » (T.C : 53). 
- Bobolo (du béti) : bâton de manioc. 
« Emasculé par le bobolo sec aux arachides grillés qu’il doit maintenant manger… » (ibid. : 15). 
- Tchotchoro (du pidgin-english) : gamin, gamine. 
« Ces tchotchoro du quartier… » (ibid. : 54). 
- Njo(du duala) : gratuit. 
« Même celle que tous ses clients, et le Docta surtout dit prenable njo » (ibid. :55-56). 
- Nyamangolo (du béti) : escargots. Mais, ici il s’agit des personnes nonchalantes, sans énergie. 
« Il se dit qu’il recherche la qualité, lui, pas ces nyamangolos là, qui, à peine traversée… » (ibid. : 56). 
- Aloga (du bassaa [17]) : ami 
- Nkoua (du ghomala’ [18]) : peuple béti 
« On parla de l’homme qui avait insulté tout le monde. Ce devait être un nkoua dit-on » (ibid. :97). 
- Win (du pidgin-english) : gagner. 
« Dis-nous, Tara, tu l’as finalement win ? » (ibid. : 107). 
- Famla (du ghomala’) : sorcellerie ; société secrète bamiléké. 
« Personne ne voulait qu’un inconnu aille après vendre son ombre au famla » (ibid. :123). 
- Siscia (du pidgin-english) : brimade, menace. 
* « D’ailleurs, dit un homme, ce n’est que le siscia » (T.C : 146) ; 
* « Massa Yo me lança sa chaussure sur le crâne et dit en me sisciant… » (ibid. : 159). 
- Tchoko(du pidgin-english) : corruption, pourboire. 
« Tout ce que le commissaire-là faisait, ce n’était que pour le tchoko » (ibid. : 147). 
- Ye maleh ; yeh (du ghomala’) : jurons marquant une surprise désagréable. 
* « Ye maleh, regardez-moi le pays de Mbiya-e » (ibid. :147) ; 
* « Yeh, et ça s’appelle des hommes » (ibid.). 
- Menmà (du medùmba [19]) : frère, sœur (avec une dose d’affection) 
« Menmà, si j’avais encore ta force, j’aurais fait autre chose que de m’asseoir derrière mon comptoir et regarder passer la vie » (ibid. :148). 
- Mbock (du pidgin-englih) : prostituée. 
« […] Nous sortir du lit à cause d’une mbock » (ibid. : 250). 
- Ndoutou (du pidgin-english) : malchance. 
* « Il va me donner le ndoutou » (ibid. : 242). 
* « Il frappa ses mains et dit : « c’est le ndoutou » (ibid. : 205). 
- Kaï wa laï (du fufuldé) : attention ! 
« À ce moment, une voix furieuse dit au-dessus de moi : « kaï wa laï » (ibid. : 213). 
- Folon (du béti) : variété de légume du Centre et du Sud-Cameroun. 
« […] une femme qui, debout devant moi, arrosait de ses urines bruyantes des bouquets de folon » (ibid. :219). 
- Kaba ngondo (du duala) : vêtement ample de femme. 
« La mère de Soumi toujours arrachée dans un Kaba ngondo » (ibid. : 47). 
- Nangaboko (du pidgin-english) : sans domicile fixe ; enfant de la rue. 
« Je voulais simplement tester leur mode de nangaboko » (ibid. : 117).

Toutes ces lexies empruntées aux langues nationales camerounaises et au pidgin-english et bien présentes dans le texte de Nganang, rendent compte d’un des aspects du visage pluriel de la langue française au Cameroun. Il faut d’ailleurs dire que c’est surtout dans l’emploi des emprunts que le français camerounais se caractérise. Et comme le remarque L. Nzessé (2004) [20] :

« Au Cameroun actuellement, le français emprunte massivement aux langues nationales et l’on se trouve sans doute au cœur d’un processus de dialectisation ; ici le français central réussit sans ambages à intégrer les substrats lexico-sémantiques des dialectes camerounais […], et les mots empruntés sont en concurrence avec les mots du français standard ».

A cette série constituée de lexies appartenant aux langues locales s’ajoutent d’autres lexies définitivement rentrées dans le vocabulaire des Camerounais et dont le sens n’échappe à personne :

- Tchatcher : faire la cour 
*« Il ne s’empêchait même pas de les tchatcher » (T.C : 49). 
*« La vendeuse d’oranges avait demandé au gosse de poser à son tchatcheur la seule question… » (ibid. : 271). 
- Gnoxer : faire l’amour 
« Ton fils a dit que je gnoxe mon chien » (ibid. :184). 
- Kongossa ; Kongosser  : commérage ; faire du commérage 
* « Il dit que c’est le kongossa qui tuerait les habitants de Madagascar » (ibid. :260) ; 
* « Je n’arrive plus à croire cette rumeur qui me kongosse la résurrection du petit Takou » (Ibid. : 291). 
- Bangala(Berlusconi) : pénis 
*« Il paraît qu’un homme passe de quartiers en quartiers et fait disparaître le bangala des gens » (T.C. : 117) ; 
*« Vous savez que la majorité des Blancs ne bandent pas. C’est pourquoi ils viennent acheter les bangalas des Africains » (ibid.) 
*« […] Cet homme devant une femme enfonce bêtement sa main dans la poche de son pantalon pour se presser le bangala » (ibid. : 105). 
- njou njou calaba : esprit maléfique 
« Dégage-moi ça njou njou calaba » (ibid : 29). 
- Rumta : mineur (e) : à l’origine c’est un groupe musical camerounais des années 1988 à 1994, constitué de 5 petits enfants âgés de 9 à 14 ans. 
« Des rumta, elles étaient » (ibid. : 54).

Toutefois, si les emprunts lexicaux demeurent pour nous la strate linguistique la plus visible et la plus convenable d’une véritable appropriation de la langue française au Cameroun, phénomène bien représenté dans le texte de Nganang, l’alternance codique français/langues locales et français/pidgin-english est aussi un autre phénomène récurrent dans le discours des locuteurs camerounais et présent dans notre corpus.

2.2. L’alternance codique

C’est un phénomène régulier dans le français camerounais et très présent dans Temps de Chien. J. Gumperz (1982 : 57) définit l’alternance codique comme étant « la juxtaposition à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents ». En voici un bref aperçu.

Alternance français-medùmba.

- « Vous avez déjà vu Biya freiner sa voiture quand il traverse la Briqueterie ? Bilode mebwo » < regardez bien> (T.C : 279) ; 
- « […] et il avait raison, a me ben tchùp » < c’est moi qui le dis> (id.) ; 
- « Un peu d’imagination nchouan’am » < mon ami> (ibid. : 94) ; 
- « A me ben tchùp, bientôt la nuit tombera » (ibid.) ; 
- « N’ont-ils pas fait ce dont tous les hommes du quartier seraient capables, Nsong am nù » (ibid. : 35) ; 
- « D’ailleurs, baka yùn si cet enfant ne va pas te dépasser » (ibid. : 130). .

Alternance français-pidgin-english

- « Ma woman no fit chasser me for ma long ! Après tout ma long na ma long » (ibid. : 80).  ; 
- « She don take ma million » (ibid. : 251).  ; 
- « If he no fit tchop he moni, n’est-ce pas la bock-là va l’aider ? » (ibid. : 253).  ; 
- « moi je ne vais plus retomber dans la misère you ya ? » (ibid. : 51).  ; 
- « Put oya soté jazz must do sous-marin » (ibid. : 84). < Ajoutez-y de l’huile de telle sorte que le haricot fasse le sous-marin> ; 
- « A fi buy am tout ton plateau » (ibid. : 84). .

A partir de ces exemples, nous pouvons dire que l’alternance sans heurt des codes français et medùmba ou français et pidgin-english est bien révélatrice du compromis socio-linguistique ou de la cohabitation pacifique entre la langue française et les langues locales. Et comme l’a si bien mentionné J. Ozélé Owono (2003 : 112) : « Appelées par l’histoire à co-exister dans la solidarité et la complémentarité, la langue française et les langues [camerounaises] expérimentent concrètement le concept de partenariat linguistique ». 
En plus, on peut dire qu’à la suite de Wole Soyinka qui revendique le droit d’écrire en anglais et en yoruba, Patrice Nganang veut sans doute célébrer dans son œuvre cet héritage linguistique pluriel [21] qui est une réalité au Cameroun contemporain. Ce métissage linguistique peut aussi être pour Nganang une stratégie dans le cadre de la reconnaissance symbolique des langues identitaires.

2.3. Les calques

On rencontre dans Temps de Chien plusieurs lexies et expressions du français camerounais qui sont des calques des langues identitaires ou véhiculaires :

- Etre quelqu’un : être respectable et respecté 
« Il saurait bien montrer un jour qu’il était quelqu’un » (T.C. :54) ; 
- Taper les commentaires : bavarder 
« Des hommes tapaient les commentaires devant la boutique » (ibid. : 200) ; 
- Vendre : faire tuer quelqu’un en guise de paiement 
« L’argent seul est ton ami […]. Je suis sûr qu’un jour on va seulement entendre que tu as vendu Soumi au famla » (ibid. : 147) ; 
- Tuer les journées : meubler le temps 
« Le vendeur de cigarettes avec qui mon maître tuait ses journées » (ibid. : 54).

2.4. Les néologismes

D’une manière générale, la néologie est le processus de formation de nouvelles unités. On a bien dans notre corpus les néologismes du français camerounais. Ces néologismes diffèrent des termes du français central :

La transcatégorisation (ou changement de catégorie grammaticale)

Un substantif peut devenir verbe. Exemples : thèse, antithèse, synthèse, virgule :

« Je thèse, j’antithèse, je synthèse […] leur quotidien » (T.C : 36) ; « Demanda l’homme virgulant son accent » (ibid. : 71).

La dérivation

C’est un processus morphologique très productif en français camerounais surtout en ce qui concerne la préfixation et la suffixation. Le texte de Nganang regorge de plusieurs réalisations de cette nature.

Préfixation

« Je n’avais pas le droit de mettre ma vie en jeu et de finir en méchoui […] désintesté » (ibid. : 187) ; 
« Combien d’hommes ai-je déjà vus perdre leur orteil sous la table, dans les tréfonds des jambes de la femme de leur voisin, et même lui deslipper le garde-manger ? » (bid. : 45) ; 
« […] au lieu de casser mes dents sur un os déviandé, je préférais m’approcher des bruyants clients de ma maîtresse » (ibid. : 84).

Suffixation

« Ses lèvres appuyèrent vivement et camerounaisement sur le « ne peut pas » (ibid. : 80) ; 
« Voilà partir le coupement le plus stratégique du Cameroun » (ibid. : 72) ; 
« Je rinçai mon regard et l’ouvris têtument sur la rue » (ibid. : 109) ; 
« L’opulence fonctionnaire du mangement » (ibid. : 20) ; 
« Arrivé à la devanture d’une boutique, je rencontrai un ambianceur qui laissait plutôt sa colère fendre la rue » (T.C : 201) ; 
« Il racontait le superflu pour se taire sur l’essentiel. Un bavardeur, il était, pas plus » (ibid. : 148) ; 
« Au même moment la voix de l’homme à la colère insatiable déclara au-dessus de l’ambiance tamtamique du marché Mokolo » (ibid. : 236).

La néologie de sens

Selon J. Dubois (1994 : 322), c’est un phénomène qui « consiste à employer un signifiant existant dans la langue considérée en lui conférant un contenu qu’il n’avait pas jusqu’alors ». Notre corpus nous offre plusieurs exemples relevant du français camerounais :

- Noyaux  : testicules 
« Combien de mains d’hommes respectueux ai-je déjà vues descendre dans l’obscurité d’un dessous de table pour ni plus ni moins, se gratter les noyaux ? » (T.C. :136) ; 
- Frein à main : avare 
*« Au lieu de donner sa part, il fait le frein à main » (ibid. : 144) ; 
*« Il faisait têtument le frein à main » (ibid. : 242). 
- couper : faire l’amour 
*« Vous savez qui la coupe ? demanda-t-il à Massa Yo » (ibid. : 73) ; 
*« N’est-ce pas toutes les nuits il coupe les petites ? » (ibid. : 95) ; 
- Dormir : coucher avec une femme 
« […] secouant mélancoliquement sa tête et souriant du coin de ses lèvres, il dit en regardant les clients de mon maître : « je vais la dormir » […]. Il sourit et précisa en frappant de ses doigts : « je dois la dormir » (Ibid. : 72) ; 
- Petite : petite amie ; jeune demoiselle 
*« Elle savait qu’ils étaient tous […] des dévoreurs de derrières de petites » (ibid. : 90) 
* « En réalité mon maître pouvait harceler les petites des rues avec la conscience tranquille » (T.C : 57) ; 
- Manger : ensorceler par des pratiques vampiriques 
« A un carrefour, une femme maudissait tout ceux qui venaient la nuit la manger » (ibid. : 196).

Comme on le voit, tous ces mots sont l’objet d’un glissement sémantique et cessent de renvoyer à leur signification standard.

2.5. Les particularismes morpho-syntaxiques et énonciatifs

Pour E. Dassi (2003 : 139), « un particularisme linguistique a tendance à s’enfermer dans une aire géographique. Il est un écart par rapport à la pratique normative ou codifiée (non marquée) de la langue ». 
Dans Temps de Chien, on a plusieurs cas de particularismes propres au français camerounais. A cet égard, le lecteur se régale de certaines expressions du genre :

« Tu as déjà vu quoi ? » (T.C.. :14) ; 
« Est-ce qu’un grand est un petit ? » (ibid.) ; 
« Tu as fais ça avec lui ? » (ibid.) ; 
« Ta mère pond ! » (ibid. : 169) 
« Tu vas me sentir » (id.) 
« Pourquoi est-ce qu’il t’aime comme ça non ? » (ibid.) ; 
« Mouf…sors dehors » (ibid. : 15) ; 
« On va faire comment ? » (ibid. : 18) ; 
« La chicherie va tuer l’homme bami » (T.C : 51) ; 
« C’est comme ça les hommes non ? » (ibid. : 49) ; 
« Tu crois même que quoi ? » (ibid. : 27) ; 
« Mon derrière l’eau-l’eau » (flasque) (ibid. : 15) ; 
« Mon frère tu écris quoi comme ça non ? » (Ibid. : 120) ; 
« Quand une femme vous aime vraiment, il faut lui donner ça. Sinon ça va lui démanger durant toute sa vie » (ibid. : 77) ; 
« Où est même l’homme-e » (ibid. : 89) ; 
« Tes machins-là sont même cuits ? » (ibid. : 90) ; 
« C’est même quoi non ? » (ibid. : 29) ; 
« Dis-nous alors que tu reviens de Bamenda même-même » (ibid. : 255). 
« – Les blancs sont forts ! 
- Forts de quoi-même ? » (ibid. : 117).

On peut le constater, cette série d’expressions est constituée de mots bien français quoique dans un usage particulier. Ici, le locuteur camerounais s’exprime sans chercher à se soumettre à la norme du français de référence. 
Tel apparaît sur le plan linguistique Temps de Chien que l’on lit avec délectation. Et l’on peut dire qu’au-delà de la restitution de la langue et du langage réels des personnages qui peuplent son univers romanesque, Patrice Nganang rend compte du vrai visage du français au Cameroun contemporain.

CONCLUSION

Dans cette étude, nous avons mis en évidence les modes de présence, les mécanismes d’intégration des réalités camerounaises dans le texte de Patrice Nganang. Cela étant, il nous a été donné de constater que Temps de Chien se présente comme un instrument symbolique où « le réel se modèle ». Ici la « camerounisation » du texte se fait sur le double plan thématique et linguistique ; et l’on peut dire que le « réalisme d’observation » s’est exercé avec une force singulière sur Patrice Nganang. Le romancier porte dans son récit une force hors pair de détails empruntés à la réalité camerounaise en général, et à un moment donné de la vie socio-politique de son pays en particulier. Et si on peut affirmer avec A. Ntonfo (op. cit.15) cet « ouvrage [est] un véritable lieu de mémoire pour la postérité », il faut aussi dire qu’il est un espace où l’on découvre aisément la domestication de la langue française au Cameroun.

Marguerite Duras

Marguerite_DurasLe cycle indien de

Marguerite Duras

Marie-Claire Mir, jeudi 24 avril 2014

Ce que l’on appelle le Cycle Indien :

Trois livres et trois films

  1. Le ravissement de Lol V Stein 1963-64 (édité en folio)

  2. Le Vice-Consul 1965 (L’Imaginaire Gallimard)

  3. L’Amour 1971  (édité en folio)

  4. La Femme du Gange 1974,  scénario, édité dans la collection L’Imaginaire Gallimard avec Nathalie Granger (hors corpus)

  5. India Song 1975 (scénario-roman publié dans l’Imaginaire Gallimard)

  6. Son nom de Venise dans Calcutta désert, 1976

Voir aussi :

Les Parleuses Minuit Double 1974/2013

Les Lieux de Marguerite Duras Minuit double, 1977/2012

Les yeux verts, Petite biblitothèque des Cahiers du Cinéma, 1996

A. Le Cycle Indien : un lieu, un espace

Le Cycle Indien se caractérise par une certaine absence de référentialité, les noms ont avant tout un sens musical (voir le début d’ India Song )

Il s’agit d’une Inde mythique (Les Indes incluant l’Indochine), qui représente un territoire colonial générique où se perdre, un lieu totalement utopique bien que repérable (carte, bruits, odeurs, noms propres…) ; sur le pan social, les commérages, les qu’en-dira-t-on, les choses qui sont répétées et qui arrivent aux oreilles des personnes concernées. A Calcutta tout finit par se savoir. D’où l’importance des VOIX OFF.

          T. Beach, le quartier résidentiel du bord de mer à S. Thala/THALASSA (cf les noms anglo-saxons rappellent les plages de Normandie et appellent Trouville)

B. La reconnaissance de ce cycle durassien procède aussi de l’existence de personnages communs concernés par un seul et même événement fondateur, le bal de T Beach.

Des personnages qui ont une identité, un nom, une histoire personnelle, un portrait physique, un portrait moral (commenter par rapport au Nouveau Roman).

Conseil aux lecteurs perdus : C’est grâce à India Song qu’on en apprend le plus sur les personnages, comme si l’auteur déléguait aux voix off l’ancienne pratique littéraire de construire des personnages 

Le personnage d’Anne-Marie Stretter, la ravisseuse, simple silhouette ici réapparaitra bientôt au cœur du Vice–Consul, sera l’héroïne d’India Song, sera devenue une « vieille femme » dans l’Amour elle vient de beaucoup plus loin, de l’Indochine des années 30

Le personnage de Michael Ridchardson, l’amant ravi, revient aussi dans les autres textes et scenarios

Le personnage de Lola Valérie Stein : Lors de la visite d’un hôpital psychiatrique, MD lie connaissance avec une jeune femme qui lui aurait permis de comprendre, de l’intérieur, la porosité entre OCCUPER SA VIE en jouant un personnage et VIVRE SA VIE (cf. Jacques Lacan lors de la parution du livre Hommage à Marguerite Duras)

Toutes les femmes de ma vie découlent de Lol V. Stein. C’est-à-dire d’un certain oubli d’elles-mêmes.

C. Une écriture

>>> Récit très lent, mélopée faite de débris de mémoire, et au cours de laquelle, parfois, une phrase émergera, intacte, de l’oubli. 

Le seul remède, la lenteur, jusqu’à l’immobilité totale des personnages dans India Song

  • D’où une certaine économie de moyens pour parvenir à l’essentiel,

  • Simultanéité des consciences

  • Notations lapidaires propres au scenario cinématographique

  • Dispersion des voix, multiplicité des points de vue, enchâssement des récits

  • Création d’atmosphères que vient habiter la musique dans les films

Le Ravissement de Lol V .Stein

Lecture de l’Incipit jusqu’à « C ‘set ce que je sais ».  :

Commentaire sur Une écriture romanesque naissante

Lecture de l’événement fondateur, le bal de p. 289 à 294

Le bal dans le RLVS est une réécriture subversive du bal de la Princesse de Clèves (rencontre inattendue et coup de foudre fatal des amants), ainsi que du bal de Anna Karenine (abandon de la jeune fille dont le fiancé s’éprend d’une autre femme)

Le Vice-Consul

Lecture du passage de la réception à l’Ambassade dans le Vice-Consul p 903 à 912 lire des extraits en faisant ressortir le dialogue entre le Vice-Consul et Charles Rossett, puis AMS et Charles Rossett, puis l’ambassadeur et le VC + les « on dit »

MD esquisse des intrigues qu’elle ne résout pas. Alors qu’on pourrait s’attendre à une histoire d’amour entre Anne-Marie Stretter et le vice-consul, il ne se produit rien d’autre entre eux qu’une conversation évasive. Le roman semble s’engager dans la voie de l’intrigue policière lorsqu’il évoque les mystérieux crimes du vice-consul, mais il ne s’agit encore que d’une ébauche sans véritable dénouement. (vers le suicide d’AM Stretter à la fin ?)

Tout cela participe d’une stratégie déceptive visant à perturber les attentes du lecteur.

Par ses descriptions lacunaires, ses péripéties incertaines toujours évoquées de manière allusive, et ses multiples voix difficilement identifiables, la narration apparaît de façon extrêmement brouillée.

Le narrateur opère également un brouillage entre le fantasme et la réalité en s’introduisant dans l’imaginaire et les rêves des personnages.

Les dialogues participent de cette opacité. Ainsi, les paroles du vice-consul se mêlent indistinctement aux souvenirs de l’interlocuteur qui reçoit sa confidence. Des conversations anonymes rajoutent à la confusion.

L’esthétique de l’opacité est servie par la syntaxe elle-même : des répétitions abondantes, de tournures orales, des juxtapositions de mots sans connecteurs logiques, ainsi que l’utilisation fréquente des deux points renforcent l’effet chaotique du texte.

A l’image du personnage de la mendiante, le lecteur est contraint à une errance dont il ne sait où elle va le conduire. Il doit accepter de se perdre dans le texte. Cette esthétique opaque est en rupture avec l’esthétique romanesque traditionnelle.

L’Amour

Texte narratif où la fonction mimétique majoritaire conduit à le considérer comme une pièce de théâtre ou comme un scenario de film.

Fait suite à Détruire dit-elle (hors cycle), livre de crise d’après 68 où la parole détruit et se détruit, sous les pavés, la plage de S Thala, dans un temps lent, indéfini, monde désœuvré, qui figure la « vacance » célébrée par MD comme post révolutionnaire. Déambulation.

L’amour fait suite au RLVS et point de départ de La femme du Gange. C’est un texte, selon MD et non un scenario, très critiqué à sa sortie, dépouillé, désossé, qui signe « la mort de la littérature » (Jean d’Ormesson Les Nouvelles Littéraires).

Sont en jeu directement les protagonistes de l’histoire.

On ne peut comprendre l’Amour si l’on ne connaît pas le RLVS ; c’est un texte qui inaugure un type de réécriture qui, mené ici radicalement, deviendra la marque de MD auteur.

Le fou finit par incendier le casino. On parlera d’Apocalypse.

Lecture de la fin, à partir de 1331 « La plage. La nuit … jusqu’à la fin.

Reconduits au point où leur histoire s’est défaite, Lol et Michael Ridchadson vont-ils prendre un nouveau départ ? Lol et MR ne chercheront pas à sortir du bal, ensemble et pour de bon, il y a annulation, résolution de l’histoitre, achèvement du cycle.

Lecture de p. 385 du RLVS pour montrer que la fin de l’Amour nous entraine dans la fin sans fin, le commencement sans fin de Lol V. Stein.

>>> Figure du cercle, où la fin vient coïncider avec le début ; pas d’évolution possible, le personnage est déporté vers le passé

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QUELQUES THEMES

Le désir

La triangulation 

Lol – AMS – MR/ Lol – Tatiana – J Hold / AMS – CH Rossett – Le VC

Se rappeler tue Les trois personnes sont comme atteintes d’une immobilité mortelle IS

Impossibilité de raconter RLVS 79

Le bal, la réception, les musiques

L’errance et la solitude, à travers notamment, une théâtralisation des personnages, un non-savoir obsessionnel et une anthropologie de la folie, ce qui peut nous faire penser à de grands personnages récurrents de l’imaginaire de la tragédie (Hamlet),

Une écriture de la fatalité qui va de pair avec la déambulation des personnages

Rien n’est donné comme vérité, rien n’est établi : ouverture vers l’invention de l’impossibilité du récit d’accéder à un réel stable, et qui empêche simultanément les événements, les personnages et les lecteurs de s’abandonner à l’illusion du réel et à toutes ses instances. Tout est brouillé, ambigu. Le récit se voit alors sans limite : tout devient possible, dans ce récit de l’incertitude, dans l’indécidabilité du moment et des faits, dans l’instabilité des personnages.

Dans le cycle indien, il y a donc cette idée récurrente de déconstruction et d’indistinction, en variant autour des mêmes événements, des mêmes personnages, donnant au texte, une idée d’un mouvement de globalisation et de totalisation, constituée dans les thèmes même de l’écriture du cycle : la détresse, la passion, la folie, la mort.

Marie-Claire Mir.

Pierre Rabhi

vers-la-sobriete-heureuseVers la sobriété heureuse

Présentation de Hélène Gallet:

 

PIERRE RABHI écrivain-paysan

 

« Je ne suis pas tombé dans la rébellion mais dans le compost »

Pierre Rabhi,né en Algérie en 1938,a grandi entre deux cultures.

Dès son arrivée en France en 1959 il a été confronté à ce qu’il appelle « le monde moderne » ( «  la modernité comme immense imposture » ) et à l’aliénation des ouvriers,puis à celle des paysans.

Grâce à sa ténacité et un travail acharné il a pu réaliser son rêve : une vie proche de la nature – de la « Terre Mère » – et loin de l’agriculture productiviste et « hors sol ».

Sa femme Michèle et lui vivent depuis 45 ans en Ardèche,où ils ont élevé leurs cinq enfants .

Bien conscient qu’il faut « composer avec la réalité » il s’efforce de rester en cohérence avec lui-même.

De plus en plus connu et sollicité il ne se lasse pas de dénoncer le pillage de la planète et la finance, « le maître absolu », et de promouvoir L’AGROECOLOGIE,

méthode basée sur le compostage – selon lui LA solution pour parvenir à nourrir l’humanité.

Faisant preuve d’une « indignation constructive » il en appelle à « l’insurrection des consciences » et invite à la modération en toutes choses,à la sobriété et au respect de la Terre nourricière et de l’Humain ( indissociables pour lui ).

Persuadé que chacun peut changer les choses à son niveau, il aime citer la légende du COLIBRI qui modestement « fait sa part » pour « éteindre le feu ».

LIVRES PRÉSENTÉS

- VERS LA SOBRIÉTÉ HEUREUSE (2010),

- MANIFESTE POUR LA TERRE ET L’HUMANISME (2008),

- PIERRE RABHI SEMEUR D’ESPOIRS  ( 2013); entretiens avec Olivier Le Naire,

- SE CHANGER, CHANGER LE MONDE (2013); coécrit avec Christophe André, Jon Kabat-Zinn et Matthieu Ricard.

 

Alma Mahler

Présentation de Marie-Françoise Couchman

et Georges Prémion

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Jeudi 27 février 2014

 Marie-Françoise Couchman:  Sans doute, certaines et certains parmi vous se souviennent-ils du Café Littéraire de mai 2012 où le thème de la soirée avait pour support le livre de Françoise Xenakis  » Zut, on a encore oublié Madame Freud  » où l’auteure retraçait la vie de femmes, épouses ou compagne d’hommes illustres, qui, bien que talentueuses dans l’un ou l’autre domaine, à l’ombre de leur grand homme n’ont pas émergé dans leur domaine de compétence. Pour ma part, m’inspirant du livre de Françoise Giroud, « Alma Mahler où l’Art d’être aimée » j’avais alors présenté Alma, qui -pour satisfaire aux conditions émises par Gustave Mahler le musicien avant leur mariage- avait du renoncer à développer son travail d’artiste, déjà reconnu alors qu’elle n’avait que 20 ans, et par là même a du étouffer sa vocation de pianiste et surtout de compositeur d’opéras.

Et, « Pourquoi, à la mort de son mari après dix années de vie conjugale dédiée à la musique de Mahler, n’avait-elle pas renoué avec sa propre vocation initiale ?  »

Voici la question que j’ai voulu approfondir, et je viens aujourd’hui partager avec vous des éléments de la vie de Alama Mahler susceptibles de nous rapprocher de cette femme qui, adulée ou critiquée n’a, de son temps et dans son milieu, laissé personne indifférent …

Vous pouvez télécharger l’intégralité de l’article de Marie-Françoise Couchman (au format .pdf) en cliquant sur ce lien.

 

Gorges Rémion:

« Alma Mahler. Et il me faudra toujours mentir », Catherine Sauvat, Payot 2012

Vivre et exister par procuration, à travers l’autre et pour l’autre, constitue un scénario bien fréquent dans notre société et qui peut amener une personne à « disparaître » complètement, à se fondre en celui ou celle qu’il ou elle « admire » ou, dans le pire des cas, à « servir » celui ou celle a qui il/elle a abandonné tout son pouvoir…une personne, un gourou, un système, une idéologie….

Alma Malher vit à une époque et dans un environnement où « domine un système patriarcal et où rares sont les voix isolées qui émergent. Alma est persuadée que la femme doit se soumettre, que l’homme doit régner et qu’à ces lois personne ne peut se dérober » (pg.73)

La culture, les codes, les coutumes, les croyances, les convenances et les mentalités de l’époque campent un décor cadenassé.

 

Quand on a, comme Alma Malher, autant de talents que d’ambitions,

soit on se révolte et on sort du cadre,

soit on passe par tous les interstices possible pour « se tailler une place ».

 

Et c’est ce qui s’est passé !

Mais avant de voir « quelle place » et « comment », il y a deux données essentielles à épingler :

  • Alma perd son père quand elle a 13 ans ! Elle avait pour lui une admiration sans borne «  Je suis la fille d’un véritable monument de la peinture, du plus grand paysagiste de la Monarchie autrichienne », écrira-t-elle (pg.29).

    On observera que, plus tard, Alma se tournera toujours vers des hommes plus mûrs et posés dont elle admirera les talents, la puissance et la virilité »

    Et ce fut d’abord Malher qui incarne la figure autoritaire qu’elle désire faite de prestige et de stature internationale.

  • La seconde composante tient en son tempérament, un tempérament de feu.

Alma est habitée d’un désir, d’une force et d’une puissance de vie peu communs et sa blessure sera là avec une énorme frustration doublée d’un besoin de reconnaissance très fort.

Alors, justement, que s’est-il passé dans « sa petite tête », celle de la jeune fille qui ne cessait de dire « Je voudrais être et devenir quelque chose » (pg.71), en tous cas, elle va se bâtir un personnage de « survie » qui sera redoutable du fait d’un « ego » sur-développé et parfaitement adapté à la société dans laquelle elle vit et -donc- complètement dépendant des contraintes de celle-ci !

Alma liera sa vie aux « grands hommes » -en tous cas, définis et reconnus comme tels par elle- et à « la grande vie mondaine » autour de ceux-ci.

Quand on déclare Alma « victime », que veut-on dire ?

Celle qui fut « victime » c’est, sans doute, la femme talentueuse, artiste, intelligente et sensible.

 

Elle est restée enfouie et presque silencieuse (je dis ‘presque’ parce que les écrits d’Alma laissent transpirer la souffrance de son âme).

 

« A côté de Mahler, je ne suis rien et ne serai jamais rien », écrit-elle (pg.120)

et « abandonner ma musique pour lui ? Mais c’est tout ce qui m’importe le plus au monde ! »(pg.103)

Catherine Sauvat cerne bien les choses quand elle écrit : « éprise d’une certaine idée du sublime, Alma voit dans cette abnégation d’elle-même une manière de se transcender et, comme elle l’écrit à plusieurs reprises, de s’élever. Alma se considère elle-même comme un être double : le premier est épris de pureté et de profondeur et le deuxième est entravé par le néant de sa vanité, »

Et, justement, dans la société, Alma a passé sa vie à édifier et à entretenir son mythe !

Et cela au prix d’une vie on ne peut plus accidentée et du renoncement à sa part d’âme la plus belle et la plus tendre.

  • Elle sera « infidèle et versatile » car « elle peut supplanter quelqu’un pour un autre dont le poids social et artistique est supérieur ». On l’observe bien dans le dédale de toutes ses relations. Elle-même, d’ailleurs, se dira « instinctive ». Oui, elle fonctionne à l’instinct pou r « être vue, désirée, élue et flattée ».

    Elle écrira (pg.153) : » Je sais pourquoi je n’ai jamais été très fidèle dans ma vie. Je suis trop multiple pour pouvoir poser mon âme sur un seul cœur. Tout m’intéresse. ». C’est sa quête,

  • « Elle pourra être dure et abominable » dira-t-on d’elle. « Elle ne peut que tuer l’homme qu’elle aime » dira Kokoschka !

  • Et, enfin -ce qui lui est souvent reproché- elle sera « dominatrice ».

    Dominatrice comment ? De différentes manières.

    La première est de jouer en permanence de ses charmes et de sa sensualité.

    « Alma compare les hommes quand ils la voient à un essaim de moustiques attirés par la lumière »(pg.65).

    Elle a un véritable pouvoir sur les hommes et elle en jouera,

    « Partout où elle apparaît dans le monde masculin, elle est maîtresse et souveraine »

    C’est Gropius qui dira d’elle « de manière générale, les gens plient devant elle et accèdent à tous ses désirs » (pg.164)

    Une autre manière de « dominer » est de se faire protectrice et maternelle,

    Ce sera le cas avec celui qu’elle appellera son « homme-enfant », l’écrivain Werfel qui était terrorisé par Alma.

Même disparus, Alma se servait encore de la notoriété de ses époux pour nourrir son mythe,

« Une fois mort, Werfel au même titre que Mahler est devenu pour elle une rente qu’elle devait faire fructifier. »(pg.228)

Quand j’évoquais les deux données susceptibles de nous aider à comprendre le fonctionnement d’Alma, j’ai parlé du décès de son père -mort quand elle avait 13 ans-, un père qu’elle admirait.

J’ai relevé, aussi, sa blessure profonde, celle de n’avoir pu accéder au déploiement de ses talents, de sa personnalité profonde et complète, artistique, entre autres.

Mais, il y a, je pense, une troisième donnée -hypothèse explicative- au comportement d’Alma par rapport aux hommes…comme une « poussée » venant des profondeurs de l’humanité, une « poussée » de la femme qui aspire à exister et à renverser l’ordre patriarcal et très ancien des choses.

Catherine Sauvat le fait remarquer de manière fort juste, à mon avis, quand elle écrit (pg.222) :

«  Si Alma a eu un comportement dominateur envers les hommes, c’est que son désir d’indépendance avait du mal à se donner libre cours face aux exigences de la vie sociale puis familiale. Elle a, alors, trouvé cet exutoire : l’affirmation de sa supériorité de femme. Mais, dans sa logique, plus les hommes l’aimaient, moins elle pouvait les admirer en retour. Prise dans un système de pensée archaïque, elle était incapable d’aller vers de nouvelles définitions de son identité comme elle l’aurait confusément souhaité ».

Que voulait exprimer Alma quand elle écrivait : « Et il me faudra toujours mentir ».

Se mentir à elle-même ou mentir à tous pour cacher les méandres de sa propre quête ?

 

Georges Rémion, « café littéraire », Taulignan, 27 février 2014

 

 

Stefan Zweig

ZweigLe Monde d’Hier

Présentation: Geneviève Mansoux et Michèle Coutant.

Geneviève Mansoux:

Bien plus qu’une autobiographie de Stefan Zweig c’est un témoignage sur l’évolution de l’Europe entre 1895 et 1941; et c’est sans doute le livre qui nous permet de mieux le connaître.

Après quelques années consacrées à la traduction -excellente école – il passe à l’écriture. Jeune écrivain à succès il a la chance d’être édité par un grand éditeur très exigent: Insel Verlag. Stefan Zweig excelle dans l’art de la Nouvelle. Son ami Sigmund Freud disait de lui qu’il était  » chasseur d’âme ».

Pourquoi la Nouvelle ?

Parce que Stefan Zweig manie l’art de la concision, de la synthèse: il rêvait d’élaguer tous les pavés littéraires  » d’Homère à la Montagne Magique »!

Beaucoup de Nouvelles , mais aussi beaucoup de biographies: Zweig a le culte des écrivains exemplaires ( Balzac, Dickens, …) et des grands hommes  qui parfois lui ressemblent. Ainsi il s’identifie à Montaigne et à Erasme pour leur humanisme et n’a que faire de la vérité historique. Dans d’autres biographies, on note son empathie pour les perdants: Marie Antoinette, Marie Stuart. Un autre aspect de Zweig: l’Européen fervent. Il cite volontiers son ami Verhaeren « admirez-vous les uns les autres ». Et d’ailleurs le sous-titre du Monde d’Hier est « Souvenirs d’un Européen ».
Stefan Zweig donne des conférences dans le monde entier  et milite pour des « États-Unis » d’Europe.
Au cours de ses voyages il noue des amitiés indéfectibles: Théodore Herzl, Sigmund Freud, Émile Verhaeren, Rainer Maria Rilke, Rathenau, Romain Rolland et Joseph Roth.
Dés 1934 ses voyages deviennent Exil. Il quitte sa maison de Salzbourg, sa maison Européenne: « Qui n’en a pas été l’hôte »? Il quitte également sa femme. Choqué par la perquisition de sa maison il quitte « cet environnement de haine par besoin de tranquillité ». Il veut  » fuir pour mieux servir ». (Lettre à Romain Rolland, 1934). Cette « fuite » le mène en Angleterre (1934-1940). Lorsque l’Autriche est annexée et qu’il perd son passeport autrichien, il part pour les USA, puis pour le Brésil avec sa nouvelle femme Lotte (jeune secrétaire épousée en 1940). Son état dépressif empire: « je suis plus européen que je le croyais ». (Lettre à Romain Rolland, septembre 1941). Lorsque qu’il apprend la prise de Singapour le 15 février 1942 il décide de se suicider avec Lotte, ne supportant plus  » sa vie d’errance ». Il laisse quelques lettres à ses amis et à sa première femme Frederike. Ce suicide est annoncé dans la nouvelle « Le joueur d’échecs » (automne 1941) où le héros préfère capituler pour ne pas être  « échec et mat ». Stefan Zweig se disait « fragile roi en bois acculé dans le coin d’une planche en bois ». Extrait de sa dernière lettre :  » je salue tous mes amis. Puissent-ils voir les aurores après la longue nuit. Moi, par trop impatient, je les précède » (22 février 1941).

Michèle Coutant :

J’ai d’abord lu quelques extraits de la préface de son livre : « le temps d’hier » qui me paraît bien résumer ce qu’il veut nous faire entendre. Que la guerre de 14-18 a cassé une lente progression de toute la société vers une meilleure vie, pour toutes les classes sociales; ce qu’il énumère dans des domaines aussi divers que l’éducation, la mode vestimentaire, les rapports des jeunes entre eux et aussi entre les générations, les rapports sexuels.En passant j’ai parlé du rôle « éducatif » du café : tradition très viennoise, qui a apporté à la génération de S.Zweig ce que l’école n’apportait.pas. Ses rencontres avec T.Herzl et Rathenau, qui lui conseillèrent tous deux de voyagerEn Europe et ailleurs, pour s’ouvrir à d’autres esprits et influences ; ce qu’il fit ; en cette heureuse époque où il n’était pas nécessaire d’avoir un passeport : avant 1914. S.Zweig voyage: Allemagne, France, Angleterre, les Indes, les Etats-unis. En Belgique, il s’attache à E.Verhaeren : ce sera le travail qui l’occupera jusqu’en 14 : traduire le poète en allemand. Il fera la connaissance entre autres de Romain Rolland et de bien d’autres ; il se qualifie d’humaniste et pacifiste et déplore que la guerre de 14 ait ré-ouvert la voie à la barbarie. Il développe ce thème au cours du livre, racontant ses errances dues au régime nazi qui s’installe au fil des années suivant la première guerre mondiale. Régime nazi dont il souligne les prémisses : prémisses qu’il n’avait pas perçus comme tels, absorbé qu’il était par la littérature et peu soucieux de la politique. Ce qui rend passionnant ce livre c’est le talent qu’a l’auteur pour dresser les portraits de ceux qu’il rencontre. Je ne peux tous vous les énumérer, à vous d’aller les découvrir. Bonne lecture. Michèle Coutant

 

 

 

 

Jean Christophe Rufin

RuffinTable Ronde autour de Jean Christophe Rufin

Jeudi 19 décembre 2013.
Domonique Phelebon à propos du  » GRAND CŒUR  » :

LE GRAND CŒUR est un récit historique, malgré les libertés que Rufin prend avec l’Histoire. Il nous conseille d’oublier ce que nous savons sur le Moyen- Age pour plonger dans son récit.
Un modeste pelletier nous conte sa vie hors du commun, devenu l’homme le plus riche de France il a aidé Charles VII à mettre fin aux croisades et à établir les échanges économiques en Europe.
Tout commence par la visite d’un gitan à son père pelletier, lui aussi, accompagné d’un animal couleur de l’orient : un léopard. Dès ce moment, Jacques n’aura de cesse de partir vers ces pays lointains d’où est arrivé le léopard.
Après une adolescence bien ordinaire Jacques est marié par son père à une fille du voisinage : dans sa belle famille Jacques va découvrir le commerce.
Cet homme que nous allons connaitre sous le nom de Jacques Cœur devient un grand voyageur, un solitaire qui va courir le monde, devenir maître en commerce et prodigieusement riche. Son périple vers Dama va l’éloigner de sa famille mais son ambition est d’arriver au fait d’une gloire : celle du Roi. Celui-ci va lui offrir tous les honneurs jusqu’au moment où Jacques Coeur deviendra dangereux et enviable. Alors ce sera la disgrâce royale.
Le roman commence quand Jacques est contraint de se cacher en Grèce, sur l’île de Chio poursuivi par les hommes du Roi .
Une vie riche en aventures :
Le Roi lui confie la charge de  Grand Argentier . Il est ensuite appelé auprès du roi et va lui servir de confident, d’homme de confiance.
Une belle rencontre, presque platonique mais enchantée en la personne d’Agnès, la « Dame de Beauté », première favorite du Roi.
Rencontre qui lui permettra de supporter l’exil, la solitude et la pauvreté. Nous comprenons l’importance de la liaison entre Jacques et Agnès et aussi la raison de sa fin. Agnès décède de maladie et le laisse désemparé. Le Roi se lasse de ce compagnon à qui tout a réussi. Il est détesté du roi répudié par lui et même mis à mort.
Jacques Cœur laisse à Bourges un magnifique palais à deux visages, médiéval et renaissance, témoin des multiples visages de cet homme à qui Rufin a voulu rendre hommage.
Jacques Cœur ressemble à J.C Rufin : amour du Beau, de la Solitude, de l’indépendance. S’il cultive le plaisir de l’Imaginaire, il reste constamment dans l’Action. Attiré par l’Ailleurs nous reconnaissons là les confins du monde de Rufin.
Ce roman est le roman de l’ambition subtile qui mène l’homme à devenir meilleur.

Geneviève Mansoux à propos de « Rouge Brésil » (Prix Goncourt 2001)

« Rouge Brésil » s’appuie sur des faits et des documents historiques . J C Rufin relate l’expédition menée par le chevalier Villegagnon en 1555, pour conquérir le Brésil au nom du Roi de France. De cette expédition peu glorieuse, les manuels d’histoire ne parlent jamais. Parti avec 3 navires pour évangéliser les indiens et fonder la « France Antarctique », l’expédition va vite tourner au bain de sang : catholiques, calvinistes, anabaptistes vont s’affronter dans une lutte sans merci qui préfigure  la Saint Barthélémy de 1572. Les portugais pourront ainsi fonder leur empire sans être le moins du monde inquiétés.
De retour en France, l’un des hommes de Villegagnon deviendra le secrétaire de Montaigne, et le roman est placé sous le signe de Montaigne  et de son essai sur les cannibales « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage« : dans les guerres de religions européennes,  les occidentaux veulent tuer leur ennemi pour qu’il disparaisse, alors que le cannibale tue son ennemi et le mange pour le faire revivre en lui .
Autre fait avéré: six enfants accompagnaient l’expédition. Leur rôle était d’ apprendre la langue des indiens et servir ainsi de truchements. Ici commence la fiction : Just et Colombe  de Clamorgan suivront l’un les traces du chef Villegagnon, l’autre,sa soeur adoptive, préférera la vie au  contact des indiens,  la vie « naturelle » . Ils se rejoindront à la fin du récit, la cruauté de Villegagnon ayant définitivement éloigné Just de Clamorgan.

Immortelle randonnée (Compostelle malgré moi)

Sportif avéré, J.C Rufin s’est aventuré sur le long Chemin des Jacquets. Aucune raison mystique ne l’a poussé au départ. Son cheminement est celui d’un observateur amusé, qui pratique volontiers l’auto-dérision,  ironique bien souvent et qui relate la  pittoresque radinerie et la  saleté sur fond de ronflements dans les gîtes qui parsèment le chemin.
Les jacquets  qu’il rencontre  cherchent Dieu, ou l’âme soeur ou tout autre chose…
« En partant pour saint Jacques, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé » écrit J C Rufin.
Il a appris à faire le vide dans son sac, toujours trop lourd et encombré d’objets inutiles, et dans sa tête .
Ce vide lui a permis de créer un espace de réflexion, d’émerveillement.
« ..le Chemin a pour effet…de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager..On est parti , voilà tout »

La rubrique des brèves
Christiane Laffitte nous propose
Elsa Osorio : Luz ou le temps sauvage
Ed. Métailié 2013

Nancy Huston Danse noire ed . Actes Sud 2013

Mme Veilhan
La fin de l’homme rouge
de Svetlana Alexievitch  ed Actes sud
prix Médicis essai 2013

Geneviève Mansoux
La confrérie des chasseurs de livres de Raphaël Jerusalmy  ed Actes sud 2013

et encore
de l’écrivaine japonaise Kawakami Hiromi   : Le temps qui va, le temps qui vient  2013, en livre de poche

 

Mathias Enard

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

 

Jeudi 28 novembre 2013

 

Présentation de Daina Rechner.

 

Mathias Énard (né à Niort en 1972) a été très tôt passionné par le Moyen-Orient (études d’histoire de l’Art à l’école du Louvre, études d’arabe et de persan aux langues O et plusieurs séjours au Moyen-Orient notamment au Liban et en Iran). Il est pensionnaire de la Villa Médicis en 2005-2006. Il s’installe ensuite à Barcelone où il vit depuis 13 ans. Féru d’art contemporain (création de la galerie Scrawitch à Paris), il a beaucoup écrit et a été récompensé pour plusieurs de ses romans  dont les plus connus sont  Zone (prix du Livre Inter 2009- roman écrit d’un trait, sans «  point  »), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Prix Goncourt lycéens 2010) et plus récemment, en 2012, Rue des voleurs.

 

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est un roman court (150 pages environ)  : Michel-Ange, jeune artiste florentin répond à l’invitation du sultan Bejazet, en 1506, pour construire un pont sur la Corne d’or à Constantinople.

 

Le prologue commence par une lettre mystérieuse d’une personne visiblement très proche, dont on ne sait pas trop au début si celle d’un homme ou d’une femme. L’auteur joue tout au long de son livre sur l’ambiguïté de personnages androgynes. Il utilise un vocabulaire charnel et sensuel qui fait bien sûr écho à la passion de Michel-Ange pour la beauté du corps humain.

 

L’écrivain fait une description très précise et minutieuse du décor. A la manière d’une miniature persane, il dessine le paysage incroyable de Constantinople au début du XVI ième ainsi que l’organisation administrative et politique de la cour du sultan Bajazid, despote éclairé, qui accueille l’artiste dans son majestueux palais. Michel-Ange a un an pour projeter, dessiner et débuter la construction d’un pont ralliant Constantinople à la Corne d’or. Michel-Ange prend ainsi sa revanche sur Léonard de Vinci, son «  concurrent direct  » à la cour des Médicis, qu’il n’apprécie guère et surtout sur son principal mécène, le Pape Jules II qui ne finance plus la réalisation de son tombeau. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la place de l’artiste sans cesse en proie à la pression des puissants, politiques ou religieux.

 

 

Mathias Enard nous plonge également dans l’intimité de son personnage, Michel-Ange. C’est un tempérament taciturne et colérique travaillant sans relâche qui va se laisser petit à petit séduire par les lieux de débauche de la ville et surtout par la beauté enivrante du jeune danseuse andalouse. Michel-Ange est aussi fasciné par l’architecture de Sainte-Sophie, cathédrale transformée en mosquée, qui lui donne de l’énergie et de l’inspiration pour son propre projet. L’artiste s’inspire du passé de l’antiquité et de de la culture turque et persane pour nourrir son art. La fin du roman se termine mal : Michel-Ange, va se laisser séduire par la danseuse tout en étant aussi victime d’un complot. Il va devoir quitter la ville, blessé, déchiré ; le pont ne sera pas achevé.

 

 

Ce roman n’est pas un roman historique mais plutôt un «  conte contemporain  » Certes Mathias Enard s’est beaucoup inspiré de faits réels décrits dans des manuscrits qu’il a étudié en Italie ou en Turquie mais il cherche avant tout à «  remplir les interstices de l’histoire  », à imaginer ce qui na pas été écrit par les historiens. Le titre du roman, extrait d’une citation de Ruyard Kipling, y fait d’ailleurs écho. La métaphore du pont est aussi très importante  : elle donne une dimension très contemporaine au roman, celles des relations Orient/Occident et de notre difficulté, encore aujourd’hui, «  à tendre des ponts  » entre nos civilisations, nos cultures. Pour Mathias Enard, nous avons une histoire commune, et la Turquie, qu’on le veuille ou non, en fait partie.

 Daina Rechner.

Pour en savoir plus, une petite bibliographie  :

1. 24 heures dans la vie de Matthias Enard. France Culture – Emission de Colette Fellous

http://www.franceculture.fr/emission-24h-dans-la-vie-de-mathias-enard-a-barcelone-2011-08-13.html

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4273383

2. Mathias Enard – Parle-leur de batailles… par Mediapart

http://www.livre-poitoucharentes.org/authors/prix-du-livre/1186-mathias-enard-parle-leur-de-batailles-mediapart-par-mediapart.html

3. Jules Etienne – « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », de Mathias Enard : un Orient épique et lyrique à la fois  ». LE MONDE DES LIVRES | 21.10.2010.

4. Pierre Assouline – 17 septembre 2010 – Mathias Enard : «  Pour le reste, on n’en sait rien » – Blog du journal Le Monde. http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/09/17/mathias-enard-pour-le-reste-on-nen-sait-rien/

5. Mathias Enard, le génie et la beauté sur le Bosphore par Laurent Borderie.

L’Orient littéraire.

http://www.lorientlitteraire.com/article_details.php?cid=33&nid=3271


La rue des voleurs.

Présentation de Geneviève Mansoux.

La « rue des voleurs », c’est L’Europe au bord du gouffre économique mais surtout identitaire, racontée sur fond de printemps arabes par un jeune tangérois Lakhdar.
Lakhdar grandit dans la banlieue populaire de Tanger, ville à l’identité frontière d’où l’on touche l’Espagne du bout des yeux :Tanger est beaucoup plus proche de Cadix que de Casablanca!
Lakhdar se nourrit de romans policiers occidentaux,mais aussi des plus beaux textes de l’Arabe classique et rêve d’Europe.
Il côtoie un monde inquiétant où islamisme et terrorisme se rejoignent.
De même qu’un projet de pont reliant Orient et Occident fut confié à Michel-Ange, Lakhdar tente de jeter un pont entre Tanger et Barcelone , un pont tout en mouvement , qu’il dessine en se déplaçant , du sud au nord.
A Barcelone, « rue des voleurs », où il habite, Lakhdar va tenter de faire obstacle à son ami d’enfance, dynamiteur de pont en puissance ….

Très beau nouveau « pont de papier  » de M.Enard qui se dit « humaniste désenchanté ».

Nous vivons le temps de la bêtise » .(Mathias Enard)

 

 

Les Brèves de novembre :

 

 

Lectures proposées  à l’issue du café littéraire café littéraire du 28 novembre 2013:

Bernard Burgher nous recommande très chaleureusement la lecture du  » temps où nous chantions » de Richard Powers.

Emmanuelle Caminade nous propose « Autopsie des ombres« premier roman de Xavier Boisset.

Christiane Laffitte a beaucoup aimé « Némésis« , de Philip Roth,

et Dominique Phelebon « La récréation » de Frédéric Mitterand.

Et pour finir Geneviève Mansoux propose le dernier livre d’Olympia Alberti, « Les mots de tous les jours« , auteure à découvrir absolument, si ce n’est déjà fait…
Geneviève Mansoux.

Jeudi 28 novembre 2013, restaurant La Malle Poste, Taulignan.