Comptes de Noël

En ce temps là, les animaux parlaient encore un peu. Oh, très peu ! On était bien loin de l’époque où, chez Jean de la Fontaine, les animaux parlaient, que dis-je, s’exprimaient en vers !

Et sans chercher si loin… en 1812, rappelez-vous, ils parlaient encore fort bien, les frères Grimm sont là pour en témoigner.

Que s’est-il passé ensuite ?

Désolée pour cette parenthèse linguistique et animalière, je m’écarte de mon sujet.

En ce temps là, donc, et très précisément en 1866, dans son village nordique quelque part en Finlande, Noël, jeune homme ambitieux et aventureux avait fait l’acquisition d’un superbe attelage de huit jeunes rennes .

C’était un jeune homme de fort bonne famille. S’inspirant de deux de ses glorieux ancêtres, les dieux Thor et Odin, il avait emprunté au premier sa superbe barbe blanche et sa cape rouge, et Odin, son autre aïeul, côté maternel, lui donna l’idée de l’attelage à huit rennes : il suffisait de remplacer le cheval à huit pattes – aussi monstrueux que ridicule – par un attelage qui ait de la classe.

La légende ne dit pas si Odin en fut vexé : Il repose en paix, au pied du chêne Ygdrasil, et c’est bien ainsi.

Noël, qui se fit bientôt appeler Père Noël, car cela faisait plus sérieux, plus professionnel, Noël donc n’était pas débordé de travail, ses lutins non plus : ils eurent tôt fait de remplir la hotte de leur employeur de petits cadeaux destinés aux enfants et retournèrent bien vite à leurs espiègleries.

Pauvre Père Noël, ses affaires n’étaient pas brillantes : le Christkindl, l’enfant Jésus, lui faisait en Allemagne du sud une sérieuse concurrence, c’était même une institution, depuis que des prêcheurs venus d’Irlande avaient porté un coup fatal aux dieux païens et saxons, cousins germains des ancêtres de Noël.

Cette nuit-là, Noël eut bien vite terminé sa distribution : dans chaque soulier ou sabot, à qui une belle pomme rouge, à qui du sucre candi… En ce temps-là, les allocations familiales n’existaient pas. Tous les petits enfants, ou presque, étaient logés à la même enseigne frugale et symbolique.

Père Noël jouait les Rois Mages, en plus sobre, pour de « divins enfants »   d’un soir .

Le jeune homme ambitieux n’avait pas vraiment le moral qui sied à un soir de fête. Qu’elles étaient loin, les fêtes saturnales de la Rome antique, fêtes où l’on offrait des figurines aux enfants, où l’on faisait bombance en l’honneur du solstice après avoir décoré le seuil de maisons de houx, de gui…

Allez, on rentre au village, dit Noël à ses rennes.

« Oh » firent-ils déçus. Ils auraient aimé argumenter, mais leur vocabulaire fort réduit ne le permettait plus.

Bon d’accord, dit Noël cap au sud ! Les voyages forment la jeunesse.

Et puis, sol invictus, ajouta-t-il, car il parlait latin.

« Oui » répondirent les jeunes rennes réjouis, puisant dans le peu de mots dont ils disposaient l’idiome adéquat pour exprimer leur enthousiasme.

Certes, ils n’entendaient rien au latin, n’avaient donc pas compris que les jours rallongent, mais les mots voyage et sud leur étaient familiers.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent au-dessus d’un village provençal. La Provence est une région du sud-est de la France.

Inutile d’aller plus bas se dit Noël qui avait entendu parler de la Befana, une concurrente, italienne celle-là, et d’âge respectable.

Soudain, Noël fut tiré de ses réflexions par le rythme soutenu, voire frénétique, des cloches de la chapelle d’un château annonçant une messe, puis deux, puis une troisième.

O Nationes ! O Mores ! Se dit Noël, car il parlait latin.

Au dernier coup de cloche, il vit apparaître un curé, bedaine à la proue et chasuble au vent, suivi d’une quarantaine d’ouailles replètes qui se précipitaient vers le château d’où s’échappaient bruits de marmites et effluves prometteuses.

Ce fut le début de la Grande Carrière de Père Noël, tout en Majuscules.

La société de consommation venait de naître, elle avait pris place dans la crèche, bébé potelé et souriant qui tendait les bras vers Marie, richement parée.

O tempora ! O mores ! se dit Père Noël en se frottant les mains.

Geneviève Mansoux


C’est loin, Gap ?

 

Une route en lacets entre Nyons et Gap. Hiver 2O17. 9 heures un samedi matin, temps incertain. Une Audi, bleu métallisé, deux passagers, Liliane et Jean-François, son compagnon. Ils écoutent un CD : les « saisons » de Brahms.

Liliane

Je n’aime pas ce tempo, c’est bien trop rapide… on va plutôt écouter Finkelkraut, c’est l’heure.

Elle se penche vers l’auto-radio, en extrait le CD, cherche à capter une chaîne de radio, puis une autre : rien.

Liliane (étonnée)

C’est bizarre, aucune radio ne passe.

Jean-François (se voulant rassurant)

En montagne, c’est normal, les émetteurs sont derrière les massifs, rien ne passe.

Liliane (elle insiste)

Si, d’habitude, on n’a pas grand choix, mais on entend quand même quelque chose…

c’est contrariant.

Jean-François (silencieux)

Liliane (énervée)

Tu coupes tous les virages, c’est stressant, tu imagines, si une voiture venait en sens inverse ?

Jean-François (énigmatique)

Eh bien… justement…

Liliane

Justement quoi?

Jean-François (calme)

Tu n’as pas remarqué que depuis une heure nous n’avons pas croisé une seule voiture ?

Liliane (s’énerve)

Tu me dis cela maintenant ? Arrête-toi, j’ai peur… on fait demi-tour. On rentre à la maison. Je vais téléphoner à ma sœur. Je dirai qu’on a un contre-temps, un imprévu…

Jean-François (toujours calme)

Impossible.

Liliane (en route vers l’hystérie)

Comment cela : impossible ?

Jean-François (faussement didactique)

Impossible de faire demi-tour ! Nous sommes sur une route en lacets comme tu viens de me le rappeler gentiment : à gauche, la paroi rocheuse, à droite, le précipice. Alors, on fonce dans le mur ou on plonge dans le vide ?

Liliane (furieuse)

Très drôle! Branche plutôt le GPS.

Jean-François

J’ai déjà essayé tout à l’heure quand tu dormais : il ne marche pas plus que la radio… une panne générale des satellites, sans doute.

Liliane (paniquée)

J’ai trop peur… passe-moi ton portable.

Jean-François

Mais enfin, comment veux-tu qu’il marche ? Il n’y a plus de réseau, tu comprends ? Plus de satellites ! Plus rien !

Liliane

Ils sont nuls, chez Orange! Mais alors… qu’est-ce qu’il nous reste ?

Jean-François (pragmatique)

Un peu de café dans la thermos et assez d’essence pour faire 150 kilomètres.

Liliane

Et on arrive quand ?

Jean-François

On aurait déjà du arriver, ou au moins, passer Serres.

Liliane (d’un ton de reproche)

Tu as du te tromper de route.

Jean-François ( s’impatiente)

Tu en connais combien, des routes qui relient Nyons à Gap ?

Liliane

Mais alors, qu’est-ce qu’on va faire?

Jean-François

Si on fait un cauchemar, on finira bien par se réveiller…

Liliane

Il faudrait déjà que je dorme !

Jean-François (conciliant)

Essaie ! je vais continuer à rouler : on arrivera bien quelque part.

Dix minutes plus tard, Liliane s’est assoupie. Jean-François freine brutalement. Elle se réveille en sursaut

Liliane

Qu’est-ce qu’il y a ?

Jean-François (livide)

Rien …il n’y a plus rien, plus de route… on dirait… qu’ils ont construit un cul-de-sac.

Liliane (hurle)

Un cul-de-sac de 100 kilomètres ? Qui cela « ils » ?

Jean-François (désemparé)

Je ne sais pas, je n’y comprends rien .

Ils descendent de voiture avec précaution. Au bord de « rien » .

Au même instant, à Nyons dans leur appartement, leur réveil-matin sonne.

Jean-François

Liliane, réveille-toi… on part à Gap… allez ! Debout ! Je vais faire du café.

Une minute plus tard, le même

Liliane ! On n’a plus de filtres à café.

Liliane (dans son sommeil, gémit)

C’est la fin du monde …

Jean-François

Tu exagères toujours ! Allez, lève-toi… pour une fois on boira du thé. Ce n’est pas le bout du monde!

Geneviève Mansoux


L’École Normale

El-Kelaâ de M’Gouna. Vallée du Dadès. Maroc.

Année 1980.

Mounir a 7 ans. Tout à l’heure, pour la première fois, il partira pour l’école à El-Kelaâ de M’gouna.

Il ira le matin, avec le groupe des petits. L’après-midi est réservé aux grands.

La gandoura beige est propre : propreté provisoire que les 6 kilomètres de piste du douar à l’école auront tôt fait de blondir, puis de brunir avant d’obtenir une patine qui signera ses années d’école : Quatre ? Six ?

En partant, il a croisé sa grande sœur Saïda et sa tante Khadija qui rentraient au douar, chargées de petit bois. Travail réservé exclusivement aux femmes, comme chacun sait.

Saïda se tient aussi droite que possible car elle n’est pas encore mariée et se doit de faire bonne impression. Il y va de son honneur et de celui de sa famille, ce qui revient au même. Mais Khadija ploie sous le poids de la charge et des ans et ne prétend plus impressionner personne, ses illusions se sont fait la belle en même temps que son mari  !

A l’école, on apprend à lire, à écrire, à compter, surtout si on est un garçon, et surtout si on a d’autres frères pour aider au douar.

En général, à l’école, on a du mal, surtout si les parents ne peuvent payer à l’instituteur les « petits cours » pour que les leçons soient moins difficiles et qu’on obtienne de meilleures notes.

Pour le jeune instituteur aussi c’est difficile : à peine sorti de l’Ecole Normale, il est nommé au bled : cinquante élèves par classe et pas encore de mobylette.

Lui aussi connaît la misère : il l’appelle par son petit nom. Le premier mandat tarde bien à venir.

Certes, son école à lui était normale :on pouvait même y aller en autobus.

L’école de Mounir, elle, n’est pas normale du tout : des carreaux manquent aux fenêtres, la poignée de la porte est cassée et le tableau, qui date de l’époque coloniale n’a plus senti depuis longtemps la caresse du pinceau.

C’est la rentrée : les élèves ânonnent, les ventres creux ronronnent. Le petit-déjeuner avalé tôt ce matin avait, comme toutes les portions chagrines, un goût de trop peu.

Les regards s’en vont et voguent, les nuits écourtées réclament leur dû…

Un, deux, trois, quatre…

Certains somnolent, voire rêvent déjà, et leur ventre est un cimetière de volaille !

L’un d’entre eux, peut-être sera signalé à Monsieur le Délégué de la Province pour son intelligence exceptionnelle et partira boursier, en internat, à Ouarzazate, ou même à Marrakech.

Rêve, Mounir, c’est bon de rêver. Mais cours après ton rêve, ne le laisse pas s’échapper.

Tes grands frères ont tout juste appris à compter les moutons, et leur gandoura n’a pas eu le temps de brunir sur la piste.

Vis ton rêve Mounir, apprends, récite, répète après le maître

à cœur perdu,

à rime que veux-tu,

et si ton avenir n’est pas écrit en grosses lettres dans le journal du matin, qu’importe, ici, presque personne ne le lit.

C’est à toi de l’écrire. Traverse la route. Marche du côté ensoleillé de la vie, celui qui t’emmènera plus tard -qui sait- au Collège Royal de Rabat ? En « prépa », à l’Ecole Royale de l’Air ? Puis tu seras Ministre ? Diplomate ? Ou Colonel ? Pourquoi pas ?

Oui, c’est cela ! Colonel. Comme le Colonel Mustapha Drissi qui est né à Boumalne.

On dit qu’il habite « à la Base » et qu’il a plein d’ « ordonnances » et une femme française.

Colonel Mounir… tu te souviendras du petit va-nus-pieds qui rêvait de chaussures de marques contrefaites et qui chausse désormais les plus beaux cuirs…

Il y aura très peu d’élus, tu le sais bien.

Ne dit-on pas dans ton pays que « le puits n’est pas profond mais la corde trop courte » ?

Alors, taille la corde à ta mesure et puise abondamment tout ce que l’école pourra t’apporter.

Vis ton rêve Mounir. Bientôt, si tu es assidu, tu pourras même le rêver en langue française, la langue laisser-passer de bons élèves, la langue échelle de corde pour ta carrière.

Mais n’oublie pas quand tu seras arrivé au bon bout de ton rêve que « la route est longue de l’intelligence au cœur »  et qu’il te faudra souvent te livrer à un corps à cœur bien douloureux avec toi-même.

Mille questions détectives se poseront à toi : Il te faudra vite trouver la réponse juste ! Celle qui ne te renvoie pas à la case départ, alors que tu fais tes premiers pas hésitants sur la Voie Royale.

Les petits cailloux, ils servent à quoi ? A te guider ? A te faire trébucher ?

Une éternité d’incertitudes. Pour ne pas perdre la partie, faut-il sans cesse jouer le coup d’après ?

Et les élèves ânonnent :

Un, deux, trois, quatre, cinq…

Geneviève Mansoux


Essai sur « La nostalgie » de Barbara Cassin

Cher ami,

Merci d’avoir adressé « La Nostalgie » à une nomade fervente qui est certes comme chez elle, à Grignan , mais seulement « comme » , parce qu’un jour notre barque est venue s’y échouer et y revient souvent.

Lorsque des lieux, dont nous avons la nostalgie, parce qu’ils sont plus hospitants, ne nous retiennent plus , la barque revient à son port d’attache.  (Port hôtel reposant, port garde-livres, garde-meubles, port musée ou il fait bon travailler au jardin, lire, faire de la musique), port où nous sommes les hôtes accueillants d’amis qui viennent nous voir, mais où nous ne sommes pas vraiment hospités .

Je n’ai jamais la nostalgie de Grignan lorsque nous nous absentons, non pas parce que je n’y ai pas de racines : je ne cherche surtout pas de racines, c’est bon pour les arbres de pourrir sur place ! (nous dit Amin Maalouf.) Ce que je recherche c’est une re-connaissance : c’est si beau d’arriver quelque part où ma rame n’est pas confondue avec une pelle à grains !

Donc, nomade, mais jamais émigrée, ni émigrante : je ne suis pas prête à abandonner ma culture, pardon, je voulais dire « ma rame » , pétrie de multiples cultures, lectures, rencontres  « semblables -différentes- comme moi -pas comme moi…»  car … c’est « ma rame ».

Ce qui me semble particulièrement intéressant dans le livre de Barbara Cassin, c’est l’opposition entre Enée -le pieux Enée- et le divin Ulysse.

Enée part de chez lui sans volonté de retour, emmenant sur son dos son vieux père et ses dieux lares. C’est dire s’il s’exile !

Dans la langue française, nous entendons « ex…île », mais c’est du bannissement qu’il s’agit « exsilium ». Son fils Iule le suit, ainsi que sa femme. Mais elle meurt en route . Si Enée veut refaire souche, cela donnera lieu à un métissage .

Destin de l’émigrant, qui, en fondant sa nouvelle maison (Rome), s’approprie la langue (le latin) des habitants des lieux (les romains).

Deux mots, donc, pour désigner deux réalités qui ne se superposent pas.

Le divin Ulysse, lui, est voué à l’errance, mais il a quitté son île avec espoir de retour, laissant derrière lui femme et enfant, son lit enraciné dans un olivier, les domestiques et son chien .

Son retour est bien longtemps espéré, différé, et lorsqu’ enfin il revient sur son île, « Ulysse qui la reconnaissait quand il n’y était pas encore ne la reconnaît pas à présent qu’il y est ». Elle n’est pas comme dans son souvenir, il a la nostalgie de son souvenir, nostalgie de sa nostalgie.

S’il ne reconnaît pas son île, c’est qu’il n’y est pas immédiatement reconnu, si ce n’est par son chien , qui en meurt! 

Le mot (récent) « nostalgie » n’existe pas en grec ancien , mais l’Odyssée raconte ce mot jamais dit .

La reconnaissance, certes tardive, de Pénélope, hôtesse et épouse aimante, devrait rendre à Ulysse son identité. L’enracinement de son lit devrait lui rendre ses racines.

Quand Ulysse est-il chez lui? Et où est-il chez lui ? Sur son île , 3 jours en 17 ans, ou bien partout ailleurs, nomade succombant au désir d’errance «Fernweh », à la recherche d’un introuvable idéal « Sehnsucht » muni de sa seule rame, et identifiée comme telle par tous ceux qui partagent sa culture (le bassin méditerranéen, jusqu’aux colonnes d’Hercule).

Est -il encore comme chez lui, lorsque, chez les Barbares qui ignorent la mer, la rame est identifiée comme pelle à grain?

Peut-il faire «comme si » dans un monde « qui ne se referme pas, plein de semblables différents comme soi pas comme soi ? ».

L’ Odyssée ne nous le dit pas, c’est l’Histoire des hommes qui a répondu .

Que nous dit Hannah Arendt ?

Elle se définit par rapport à la langue allemande, la langue qui lui manque . Elle dé-lie sa langue maternelle (Muttersprache) du pays (Vaterland) : elle est née à Hannovre en1906).

Qu’une langue et un pays ne soient pas superposables, cela semble une évidence pour des locuteurs français, belges ou suisses francophones. Qui irait prétendre que la Belgique et la France , c’est la même chose? Et pourtant, j’ai été amenée sans cesse à préciser que j’étais professeur d’Allemand, pas d’Allemagne !

Enfant, Hannah Arendt ignorait qu’elle était juive, comme la majorité des enfants juifs de la bourgeoisie libérale allemande, assimilée et souvent convertie au Christianisme, dès le 19ième siècle ( Heinrich Heine, par exemple).

« Etre juif …il faut qu’on vous le fasse savoir » écrit Hannah Arendt . Le IIIième Reich le leur a fait savoir .

« Lorsqu’on est attaqué en tant que juif, c’est en tant que juif qu’on doit se défendre ». Une identité vous est imposée.

Dans son livre « les identités meurtrières », Amin Maalouf écrit: 

« lorsqu’on sent sa …religion bafouée …on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence ».

Pour Hannah Harendt , son signe ostentatoire sera sa langue maternelle, l’allemand . Son refus d’un bi- ou trilinguisme, afin de préserver son identité « ne pas perdre cette langue quand c’est tout ce qui nous reste ». 

« La langue maternelle fabrique votre être . »

Une nationalité peut changer, Hannah Arendt deviendra citoyenne américaine et s’appliquera à prononcer l’anglais avec un accent allemand, on ne peut plus ostensiblement !

Ce à quoi Amin Maalouf répondra, dans les Identités meurtrières :

 « L’identité n’est pas donnée une fois pour toute, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence … on peut pratiquer à la fois l’hébreu, l’arabe … mais on ne peut être à la fois juif, musulman … »

« On devient comme on parle » : phrase clé de la pensée d’Hannah Arendt.

Lorsqu’une langue n’a pas le mot pour dire la pensée , il n’y a pas de pensée. Le régime nazi a créé une langue administrative, assemblage de clichés, de phrases préfabriquées qui banalisent le mal.

Pour « assassinat des juifs, extermination » on dira « solution finale » : c’est banal ! et ce vocabulaire était celui du plus grand nombre .

Banal, ban c’est un vieux mot du fond germanique féodal pour dire le bannissement. Le mot banal n’est pas si banal, il mobilise des échos …

L’assemblage de clichés a perduré , on parle désormais de « langue de bois » et du temps de la Russie bolchévique, on parlait de la « langue de chêne ».

« On a une responsabilité d’auteur envers les mots »  écrit H annah Arendt,  on va de la langue à la pensée.

Or, « ce n’est pas la langue allemande qui est devenue folle » écrit Klemperer  «  elle a été infusée par les nazis » .

Après Auschwitz, on a pu se demander s’il fallait « jeter certains mots à la fosse commune ».

On aurait aussi refermé la fosse, fait « Tabula rasa «  , comme le demandaient les jeunes écrivains du Groupe 48.

Pour Hannah Arendt, la langue allemande de l’exil a été préservée « hors sol », la culture est « hors sol ».

Barbara Cassin cite Epictète « L’homme… possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines . »

En d’autres temps et autres lieux, Hannah Arendt aurait sans doute accepté le bilinguisme ;

Pour elle la langue maternelle est la langue de l’émotion.

Mais qu’en est – il des enfants de couples « mixtes », élevés dans les deux langues ? 

Hannah Arendt pose un problème majeur qui dépasse le domaine de l’émotion.

Ce sont la grammaire et la syntaxe qui construisent la manière de penser.

Ainsi, la langue allemande, qui place traditionnellement le verbe en ultime position dans la subordonnée ne dit pas, d’emblée, l’action, et ce n’est pas un hasard si, au cours du XIXe siècle (révolution industrielle ) le verbe allemand a opéré sa lente remontée, en amont.

Musicalité, sonorité, proximité, connivence entre les mots… d’où ces intraduisibles Sehnsucht allemande ou saudade portugaise.

Les langues ne se correspondent pas.

A quand la reconnaissance du labeur des traducteurs ?

Selon que je m’exprime en français ou en allemand, je ne dis pas la même chose, et sans doute ne suis-je pas tout à fait la même !

En certaines circonstances, et par confort, je privilégie l’une de mes deux langues, selon qu’elle correspond le mieux à ce que je tente de dire .

Je suis ce que je dis et je dis ce que je suis .

Barbara Cassin nous dit que nous ne sommes pas assurés de l’essence des choses , elle cite « table » « Tisch », un seul objet et tant de mots pour le dire…

et que dire des 80 mots dont disposent les pygmées pour dire la couleur « verte ». Nos langues ne disent pas cet environnement là, et nous restons exclus de quelque chose qui existe, autant que nos tables !

Lorsque Hannah Arendt assure que l’hébreu est une catastrophe pour Israel, elle ne réside pas en Israel, tout au plus y est -elle « passagère » .

Mais comment imagine – t – elle le quotidien « vivre ensemble » d’immigrants venus d’Allemagne, de France, du Maghreb, de Pologne, d’Italie, et plus tard de l’ex URSS?

Elle est non conforme, en ce sens qu’elle n’aime ni peuple, ni collectivité, ni classe ouvrière, elle n’aime que ses amis, « je suis …incapable de tout autre amour  » , avoue -t-elle.

« L’homme est  des hommes … , Dieu a crée l’Homme , les hommes sont un produit humain … ».

Je citerai pour terminer le premier mari de Hannah Arendt , Günther Anders , qui revient enfin, et pour la première fois à Berlin, en 1953 : 

« mille fois on avait rêvé ce retour… à côté, la ville la plus inconnue a un air familier ».

Il est puni pour avoir refusé ce pays et son vrai « chez-soi » s’est refusé à lui, constate Barbara Cassin .

« C’est seulement lorsqu’on est hospité qu’on est chez soi ».

Barbara Cassin cite Milan Kundera pour qui « est Européen celui qui a la nostalgie de l’Europe. »

De quelle Europe parle-t-il ?

De celle que nous ne parvenons toujours pas à construire et qui s’éloigne chaque jour un peu plus ?   

Geneviève Mansoux


Le Chat d’Anastasia

 

Anastasia : anesthésiste à la polyclinique de Hénin-Beaumont.

Le Chat.

1er Tableau

(Sur un chemin dans le bois de l’Offlarde)

Anastasia

Je ne sais pas si j’ai eu raison de laisser cette lettre avant de partir. A l’heure qu’il est, ils sont en train de draguer le canal de la Deûle…

(elle se tourne vers Le Chat)

J’aurais peut-être du leur expliquer ?

Le Chat

Leur expliquer quoi Anastasia? Que tu es lasse de la vraie vie ? Lasse de distribuer 35 minutes de rêve à des patients, voire plusieurs heures ?

Tu te vois leur dire que tu as décidé de devenir un personnage de fiction ? Et que méfiante comme tu es, cette fiction, tu vas l’ écrire toi-même ? Et y entrer ?

Ma pauvre fille, personne ne te prendra au sérieux !

Cite-moi une personne, je dis bien une personne, une seule, qui croit vraiment au monde fantastique, à la fiction.

Anastasia : Toi .

Le Chat

(flatté malgré tout )

S’il te plaît, ne mélangeons pas, je te parle de la race humaine.

Anastasia

Eh bien… il y a moi !

Le Chat

C’est bien ce que je disais : avec ça, on n’est pas près de faire un club.

Écoute Anastasia. Tu te souviens de cette phrase qui revient sans cesse dans les contes pour enfants : « C’était au temps où les animaux parlaient encore » ?

Et tu peux me dire depuis quand nous avons cessé de parler ?

(Le Chat hausse la voix)

Depuis que les humains ne savent plus nous écouter. Nous ne nous entendons plus.

Anastasia

Mais moi, je t’écoute ! On s’entend bien tous les deux !

Le Chat

Et qui te croira lorsque tu diras que tu as parlé avec ton Chat de tes projets de déménagement du monde réel pour le monde de la fiction ?

A qui feras-tu croire que je suis Le Spécialiste d’Edgar Poe ?

Anastasia

(muette)

Le Chat

(attitude didactique)

Anastasia, imagine un instant qu’un dimanche matin, Jésus se présente à la sortie de la messe, à Hénin-Beaumont.

Qu’est-ce qu’il va faire le curé, à ton avis ? Se prosterner ? Louer le Seigneur ?

Non ma petite ! Il va se précipiter sur son téléphone portable et appeler la gendarmerie, les pompiers, signalant qu’un fou qui se prend pour le Christ fait du tapage sur le parvis de l’église !

Anastasia

(radieuse)

Tu sais ce que cela veut dire, en grec, Anastasia ?

Le Chat

(hésitant)

Non, et je ne vois pas le rapport !

Anastasia

(triomphante)

Cela veut dire « naître deux fois » ressusciter, si tu préfères.

Le Chat

(blasé)

Tu sais, on dit aussi que les chats ont sept vies…

(soudain soucieux)

de toute façon, tu n’es pas Jésus, d’accord ?

Et pour ta première nouvelle, dans laquelle – permet moi de te le rappeler, tu as décidé de vivre -, je te conseille de voir beaucoup moins grand ! Sois modeste, Anastasia !

Pour commencer, contente-toi d’écrire une courte nouvelle, comme cela, si tu ne t’y plais pas, tu en seras plus vite sortie, c’est logique, non ?

Sois concise, n’oublie jamais le conseil de Stefan Zweig : « de la CONCISION ! »

L’heure avance, au printemps, les jours sont encore bien courts, à Hénin-Beaumont.

Anastasia

(étouffe un baillement)

On arrive bientôt ?

Le Chat

On y est, c’est là, regarde, cette musaraigne, enfin, ce qu’il en reste : « Les reliefs de mon dernier repas ».

C’est à toi, maintenant, vas-y.

Anastasia

(l’air dégoûté)

Commencer… avec… une musaraigne ?

Dis-moi, Le Chat, tu n’as rien d’autre à me proposer dans ton chapeau ? Parce que ta musaraigne… beurk…

(Anastasia soudain inspirée)

Écoute, le Chat , je commence :

Mon titre c’est

La musaraigne.

Avec sa robe couleur de feu et l’hémoglobine qui vire au violet, c’est Le Caravage qui serait content : « morceaux éparpillés d’un festin charognard sur fond vert et ténébreux. C’est dit, je vais convoquer Le Caravage, j’adore ce mauvais garçon… »

Le Chat

(il l’interrompt)

Ecoute Anastasia, je ne te suis pas très bien. Sois cohérente ! Pense aux lecteurs ! Et pense à toi ! Fais simple ! Ni Jésus, ni Le Caravage !

(il lève les yeux au ciel)

Un mauvais garçon en plus ! Infréquentable !

Et laisse tomber

« la robe couleur de feu ». C’est d’un prétentieux !

Anastasia

Bon d’accord… alors je vais être « Marchande de synesthésie »

Le Chat

(lève un sourcil frondeur)

J’ai dit : fais simple !

Anastasia

Oui, je voulais dire tout simplement : marchande de couleur et de notes de musique .

Une cliente s’approche, Anastasia lui montre la musaraigne déchiquetée.

Anastasia

Que dites-vous de ce vert ? De ce violet ?

Non, cela ne vous dit rien ?

C’est que voyez-vous, ma palette s’épuise…

Il me reste encore de l’opale, si vous voulez… cela va avec tout, c’est neutre…

Sans indiscrétion, c’est pour assortir avec quoi ?

Avec un do dièse ?

Alors là, je vois que vous n’y êtes pas du tout !

Vous me diriez un la, bon, d’accord.

Mais un do dièse, franchement…

Laissez-moi réfléchir…

je regrette il ne me reste que du bleu ciel (elle regarde le ciel) et encore, il vire au gris, et puis ce… marron.

Que n’êtes-vous venue la semaine passée, nous avons reçu un si bel arrivage…

Oui, bien sûr, vous remettez toujours à plus tard , cosi fan tutte.

Mais dites-moi, pourquoi cette fixation sur un do dièse ?

Vous vous compliquez la vie !

Un fa, ou un sol, par exemple bref, une note qui annonce la couleur : bleu, ou gris, vous voyez ce que je veux dire ?

Non?

Alors, lisez Rimbaud, après vous comprendrez, mais ne tardez pas, car moi, je suis à la fin de mon histoire, je peux vous consacrer encore cinq lignes au plus.

Le Chat m’a dit « Sois concise », vous comprenez ?

Non ?

Mais croyez-vous un instant que de votre indécision je pourrais faire tout un roman ? 

« Do dièse cherche couleur, désespérément » ?

Désolée, je vous quitte, j’ai ma musaraigne à enterrer.

Fin du 1er tableau

Anastasia sort de sa nouvelle.

2e tableau

Le Chat

(didactique)

C’est bien pour un début, Anastasia, mais le chemin sera long encore… parfois tu sais, il faut donner au lecteur l’envie de connaître la suite, car tu es jeune encore.

Le lecteur et toi êtes en droit d’attendre de nombreux épisodes tu comprends ?

(Souriant et complice) Allez, va enterrer la musaraigne et ensuite, écris nous un abri bien confortable pour la nuit car il commence à se faire tard.

(quelques heures passent)

Anastasia

Voilà, j’ai écrit l’abri.

Le Chat

Tu l’as écrit au burin ? En style néo-colossal ?

Anastasia 

Ce n’est pas bien ? J’étais en phase d’inspiration, tu sais …

Le Chat

Alors expire maintenant !

Cocteau disait « il n’y a pas d’inspiration il n’y a que l’expiration . » 

Prends le temps de polir les mots jusqu’à ce qu’ils aient la rondeur idéale .

Regarde Thomas Bernhard : tu sais quand il reprend son souffle ? Au point final !

Ton bunker, franchement…Accueillant comme un pic à glace.

Pense au lecteur … évite les mots qui blessent l’oeil ou l’oreille.

Anastasia

D’accord, je recommence : je vais écrire un abri qui me ressemble et nous rassemble : « Chez Anastasia : tailleuse de phrases, couturière de mots, travail soigné »

Un ange passe…

Je pensais aussi qu’on pourrait inviter à nous rejoindre dans le monde de la fiction les amis qui ont déjà passé la dernière porte ….

Le Chat

Tu penses au vieux Chêne du carrefour ? A Malek ?

Anastasia

Mais non, pas au vieux Chêne!

Lui, il était en panne de feuilles, il connaissait la fatigue sans retour des grands vieillards qui préparent leur sortie .

Non… je pense à Malek… il a pris trop d’avance…

Le Chat

De l’avance ??

Anastasia

Oui, rien ne pressait , il est parti trop tôt !

La maladie comme colocataire, je connais tu sais.

D’ailleurs, un soir, quand j’étais ….

Le Chat

(lui coupe la parole)

Attention Anastasia : Qui raconte une histoire en devient responsable.

Ils cheminent en silence.

Anastasia

Je pensais que Malek aimerait faire un bout de chemin avec nous .

Le Chat

(ironique )

Dans le bois de l’Offlarde ?

Comme jardin d’Eden, il y a mieux que Hénin – Beaumont. Il est mieux dans sa tombe en Algérie .

Anastasia

Oh, les tombes, tu sais, ce ne sont que des gardes du corps éphémères. Ils n’ont pas charge d’âme.

Bon, je suis fatiguée, demain, je lui écrirai un bel endroit, mais pour ce soir, je vais nous écrire un oreiller pour héberger mes rêves.

Le Chat prend place auprès d’elle .

Le Chat

Pousse-toi , Anastasia ! Sinon, tu serais bien capable de te glisser dans mes rêves !

Mais Anastasia dort déjà, elle s’enfonce dans un coin de rêve, au creux de l’oreiller, elle rêve au décor qu’elle n’écrira pas, et puis, il n’est pas nécessaire qu’elle se réveille demain : les personnages de fiction ont l’habitude d’attendre le lecteur qui leur rendra la vie, pour quelques heures, pour quelques jours .

Il fait grand jour. Un autre jour. Le Chat s’éveille.

Anastasia, recroquevillée contre lui ronronne.

Le Chat se frotte les yeux.

Le Chat

Anastasia ! Sors immédiatement de mes rêves !

Fin du 2e tableau

3e tableau

Anastasia s’assied, hésitante, encore somnolente

Anastasia

Sortir de tes rêves, mon Chat  ? Mais qu’est-ce que tu imagines ? !

Ce que je souhaiterais, bien au contraire, c’est sortir de mes rêves, tu t’en souviens ?

Les vacances en Tunisie, à la Marsa . Au petit matin bleu, l’appel tout en douceur du muezzin, lorsque le corps est rassasié de sommeil, mais pas gavé. L’appel à la prière car Dieu est grand et la journée si longue ! Comme une condamnation à vie.

Le Chat

A vie ?

Anastasia

Mais oui, tu le sais bien, la vie, c’est une expérience qui finit toujours mal !

Et tu sais très bien où je t’ai entraîné… dans une antichambre entre la vie, la mort,

le réel et la fiction… dalles molles et parquets fluctuants, comme tu les aimes…

Le Chat

Mououi…

Bon, si on faisait une pause ?

J’ai les lèvres qui applaudissent, tu sais… et les pattes à la traîne.

Anastasia

Bon, tu stresses. Je te stresse. Tu manques de magnésium.

Le Chat

Arrête , Anastasia , j’ai horreur du chocolat .

Anastasia

Bien, pour en revenir à la mort, et à la dernière porte, je pensais à Malek . « Que la terre d’Algérie lui soit légère… »

Un olivier, peut-être, pour colorier les ombres au soleil couchant ? Encore que… la plus fidèle compagne de l’homme, au soleil couchant, c’est bien son ombre.

(un autre ange passe)

(Anastasia pensive )

Cher Malek, il avait toujours peur d’arriver en retard, il aura pris de l’avance sur nous, voilà tout .

Le Chat

Oui, Malek était sensible aux maux et aux mots des autres .

Il VOUS reste SES MOTS .

Anastasia

Ses MOTS ? A NOUS ? Qui cela ? Nous ?

Le Chat

Bien oui, Anastasia ! A vous ! Les chats ne savent ni lire, ni écrire, tu le sais bien !

(Le chat en apparté)

Et pour moi, Malek, il est parti deux fois…

Anastasia

(émue ,les larmes en bordure  des cils)

C’est vrai qu’il faisait place aux mots des autres .

Le Chat

Oui, te souviens tu ? Et un soir à Sablet, chez Marie-Hélène, il m’a appris le mot oecuménisme .

Et le chat de Marie-Hélène, qui sait toujours tout, m’a dit que cela voulait dire « Tohu-bohu » .

Anastasia

(conciliante)

Oui, si on veut, on pourrait dire aussi, « épousailles » « maillage » … ou amour, tout simplement !

Cela veut dire que nous sommes tous dans la paume de la main de Dieu, et que d’un geste, il nous éparpille, ou nous resserre…

Le Chat

Et voilà Anastasia que tu t’éparpilles, mais cette fois, c’est ma faute, je t’ai menée sur un chemin de traverse, loin du bois de l’Offlarde, et bien loin d’Hénin -Beaumont… avec mon « oecuménisme » .

Anastasia

Mais non, mon Chat, en quittant Hénin-Beaumont, j’écrivais déjà les premières lignes du chemin de traverse… j’écrivais, ou plutôt, j’étais écrite. Je suis écrite, comme on dirait  je suis hantée, habitée…

Le Chat

(goguenard)

Comme un manoir écossais ? Tu vas devenir un fantôme passe-muraille ?

Anastasia

Hélas non, mais plutôt , disons… comme le Sonderlager du Fort-Queuleu, à Metz, et là, nous ne sommes hélas plus dans la fiction, mais dans la Mémoire, dans l’Inoubliable, dans ce qui m’habite, me hante et qui sans cesse franchit la frontière floutée qui va de la veille au sommeil méandreux, et si Dieu veut, peut-être à la fiction libératrice .

Le Chat

A la fiction libératrice? Alors tu vas écrire l’histoire du Sonderlagen ? De la Casemate Feste Goeben ? Et après, tu iras mieux, peut-être ?

Anastasia

Écrire , être écrite ? Pousse-toi de ma nouvelle le Chat !

Mon crayon se fait char d’assaut et s’il dérape, il t’écrasera, toi, comme j’ai été écrasée, au Fort de Queuleu, avec une brutale inconvenance .

Fin du 3e Tableau

4e Tableau

Voix off n°1

En toile de fond, une photo de l’entrée du camp d’internement de la Gestapo, à Metz, au Fort-Queuleu 1943-1944, camp de tri, de questionnement, et de l’avis des survivants, sans doute le pire de tous les camps.

Voix off n°2 celle d’Anastasia

Mai 2016. Un guide débite l’horreur : les détenus, amenés en camion des bureaux de la Gestapo, yeux bandés, poings et chevillés liés, précipités du haut d’un escalier en bas duquel ils ne peuvent que s’écraser, se fracturer… et vivre encore, vivre leur mort, prochaine, libératrice, douleur au-delà de la vie, le temps d’un Questionnement, des mots qu’on leur arrache, des informations qu’ils ne donnent pas…

Voix off n°1

Dans une cellule reconstituée (photo en toile de fond), Anastasia s’est assise sur un banc où les détenus sont restés figés, 18 heures durant, yeux bandés, pieds et mains ligotés, la tête tournée vers le judas, dans un silence qui dit la mort.

Anastasia enfonce ses doigts dans le bois, ultime communion , geste de tendresse,

Quel nom mettre sur la blessure qu’elle ne peut nommer, écrire, dire ?

Quelle histoire écrire ?

Le parc du Fort Queuleu est transformé en parcours de santé : de bonne santé, l’herbe y repousse, la vie et les enfants aussi, cadeau du temps.

Entre deux célébrations et levé de drapeaux le souvenir pratique l’art de l’esquive.

Anastasia s’éloigne vers ce qui sera… un souvenir cauchemardesque, une belle histoire qu’elle va inventer, un rêve qu’il lui faut encore rêver.

Qui sait ?

Mais le Fort Queuleu est-il vraiment un « pousse au rêve » ?

Fin du 4e tableau

5e tableau

(Quelques jours plus tard et plus au sud )

Le Chat

Dis-moi, Anastasia, de la charogne de musaraigne à La Marsa, de Malek au Fort Queuleu, tu n’as pas peur qu’elle fasse un peu décousu, ton histoire ?

Anastasia

Pourquoi, décousue ? Je suis couturière de phrases. Décousues, déchirées. Tailleuse de souvenirs en lambeaux.

Alors dans ces conditions, crois-tu qu’il soit facile de coudre droit ? De suivre la trame ? Y a-t-il toujours une trame ?

Moi, je suis le cours d’une rivière intranquille, attentive à ne pas faire naufrage, et c’est difficile.

Le Chat

Quitte le cours de la rivière, Anastasia. Suis le canal ! Qui t’en empêche ?

Anastasia

Moi, tout simplement ! Les histoires bien lisses, soporifiques, cela m’ennuie. Déformation professionnelle. J’ai été trop longtemps anesthésiste…

Le Chat

Prends soin de toi, Anastasia, c’est si vite arrivé, un naufrage, même littéraire.

Et ce n’est pas moi qui te sauverai.

J’ai horreur de …

Anastasia

(l’interrompt)

Oui, je sais, tu as horreur du chocolat et de l’eau.

Ne t’inquiète pas Le Chat.

Regarde Antoine de Tounens, Roi de Patagonie. Absent de la vie réelle.

Naufragé de la vie, telle qu’il la voulait être.

Et bien, sa couronne, il l’a inventée ! Son royaume, il l’a écrit ! Et il a ramé, et souqué ferme !

Mais ce qu’on écrit, ce qu’on nomme, on se l’approprie.

Alors, quand tu me demandes de suivre un canal, c’est comme si tu demandais à Antoine de Tounens de redevenir un petit avoué de province, rien de moins !

Le Chat

(exaspéré)

Anastasia ! Il n’y a que les lecteurs de Jean Raspail et de Charles Cros qui te comprendront ! Et encore !

Anastasia

(sur un petit nuage)

Rien que les lecteurs de Jean Raspail, dis-tu ?

Mais mon Chat, ce serait… fabuleux !

Fin du 5e tableau

6e tableau

Anastasia

Ce qu’il faudrait, c’est qu’un écrivain m’adopte. Tu vois ?

Le Chat

Pas vraiment, non ….

Anastasia

Et bien, il faudrait qu’un écrivain – quelqu’un de célèbre bien sûr – m’inclue dans un de ses livres.

Qu’il fasse de moi un de ses personnages.

Oh, un rôle secondaire, bien sûr… pour commencer…

Le Chat

(moqueur)

Bien sûr… pour commencer…

Anastasia

C’est que je me sens toute seule, moi, pour écrire.

Le Chat

Bien sûr, je ne suis qu’un chat, un compagnon « low cost », une demi-portion d’ami qui s’use les coussinets à te suivre, mes pattes semblent sortir de l’étal du boucher, mes griffes feraient sangloter un oisillon !

Tiens, je suis bon pour la SPA du premier village que nous traverserons, d’ailleurs, on y arrive…

Anastasia

Ce que tu es susceptible ! Et d’abord, Nyons, c’est une ville, pas un village !

Tu es mon Chat de compagnie. De compagnie… animale… bien sûr…

silence

Ce qu’il faudrait, vois-tu, c’est que quelqu’un – disons comme Alain Mabanckou – me fasse entrer dans un de ses livres.

N’importe lequel, je les aime tous, j’y serais si bien ! Comme chez moi !

Je pourrais tenir compagnie à ses sœurs étoiles, ou bien être le double animal d’un des personnages. Je vais y réfléchir .

Le Chat

(éberlué)

Toi ?? un animal ? Tu crois qu’on devient un animal digne de ce nom du jour au lendemain.

Anastasia, tu rêves, une fois de plus.

Anastasia

Oui, je rêve. Je me verrais bien en caméléon invisible !

C’est original, tu ne trouves pas ? En tout cas, on n’a jamais vu de caméléon invisible, pas dans la littérature, en tout cas…

Le Chat

Mes cordes vocales m’abandonnent.

Je ne te suis pas bien… au figuré, cela s’entend !

Un caméléon invisible ?

On aura tout vu !

Fin du 6e tableau

7e tableau

Anastasia

(seule… quelques jours ont passé.)

Je vais poser mon crayon, mes carnets… Attendre un repreneur.

S’il en vient un.

Mettre une petite annonce dans le « Magazine Littéraire », ou dans « Lire », peut-être :

« Personnage de fiction, original et attachant cherche rôle dans une pièce de théâtre ou un roman. Science -fiction s’abstenir ».

C’est vrai, la science fiction cela m’angoisse.

J’ai libéré mon chat. Retour à la vie réelle.

En fait, il est ravi, en pension à Sablet chez Marie-Hélène, il a retrouvé une vieille connaissance féline et soigne ses petits bobos.

Et puis, que ferait-il, à attendre avec moi, coincé entre ces dernières lignes et le point final ?

Fin de 7e tableau

Geneviève Mansoux


Les volcanos devils

Définition de la coulée pyroclastique  :
Il s’agit de la fusion de gaz volcaniques, de vapeur d’eau et de fragments de lave plus ou moins solide, plus ou moins liquide, émis par le volcan lors d’une éruption. Cette lave est elle-même issue du magma, réserve de roche en fusion dans lequel le volcan puise à sa convenance …

Lorsqu’on demandait à Katia pourquoi Maurice et elle n’avaient pas eu d’enfants, elle répondait invariablement :
« Des enfants ? Mais tous les volcans sont nos enfants. »
Maurice et Katia Krafft étaient de bons parents à la tête d’une famille fort nombreuse : environ 175 enfants-volcans auxquels une relation forte, affective les unissait .
A la moindre alerte, à la moindre éruption de l’un d’entre eux, les « volcano devils » – surnom amical que leur donnaient leurs collègues volcanologues américains – Katia et Maurice, donc, sautaient dans le premier avion disponible et accouraient au chevet de l’enfant. Un sac de voyage était toujours prêt pour faciliter les départs précipités et souvent nocturnes.
Oui, c’était de bons parents qui savaient s’y prendre avec les enfants. Et comme vous le savez, les enfants, il n’y en a pas deux identiques.
Il y a ceux qui se la coulent douce.
Prenez les petits volcans d’Auvergne, par exemple. Il sont tous en récréation pour une durée indéterminée. Ils s’appellent Mary, Griou, Pariou, des noms bien rassurants n’est-ce pas?
Et puis, il y a ceux qui explosent pour un rien , des « soupe au lait » des sournois, des imprévisibles, il y a même des nouveaux-nés ! Inutile d’aller au bout du monde, vous en trouverez au nord de la Sicile.
Un amour fusionnel liait les Krafft à leurs enfants-volcans, ils avaient, disaient leurs amis, une boulimie d’éruptions; il est vrai qu’on ne les a jamais vus rassasiés.
Mais comme eux, certains volcans n’ont pas d’heure pour manger !

Je cite Katia : « La vie ne vaut d’être vécue que tant qu’elle vous consomme ».
Les volcans, c’était leur vie. Phrase prémonitoire. J’aime à le croire.

Le 3 juin 1991, à 15h58, Katia et Maurice Krafft ont fusionné avec le volcan du Mont Unzen, sur l’île de Kyushu, au Japon.
Après exactement deux siècles de somnolence, Unzen s’est réveillé brutalement. Le réveil méchant. Celui dont on se méfie. Le réveil aux nuées ardentes.
Katia et Maurice n’étaient pas aveuglés par les turbulences de leurs enfants. Ils savaient qu’on ne provoque pas un enfant en crise. On l’observe.
Mais lorsqu’ils sont arrivés sur l’île tous les hélicoptères étaient déjà réquisitionnés par les services de presse . Alors, oui, ils ont commis une erreur.
Comme bien des parents. Sans le savoir, ils se sont engagés dans le couloir que la coulée pyroclastique allait emprunter, venant au-devant d’eux. La fusion était inévitable.
Deux jours plus tard, lorsque la nuée est retombée, leurs corps asphyxiés et brûlés par les gaz, criblés de fragments de lave solidifiée ont été retrouvés et transportés au temple Anyoji de Shimabara .
En 1996, l’enfant terrible du Mont Unzen, le parricide involontaire, est retombé dans un profond sommeil. Lorsqu’il se réveillera, il y aura, sans doute, prescription.

Geviève Mansoux


Aucun petit caillou

J’ai souvent buté sur ce mot « empêchement  » :
« Elle a un empêchement, elle ne viendra pas … qu’est-ce qui l’empêche de …»
Empêchement : « Ce qui s’oppose à la réalisation de quelque chose. Ce qui fait obstacle. Mot attesté dès le XIIe siècle. »
Les chevaliers des chansons de Geste sont des hommes « empêchés », devant lesquels les obstacles s’accumulent.
En langue allemande « das Hindernis » est attesté bien avant le XIIe siècle.
Germains et francs, mes ancêtres ont connu « les empêchements ».

Cela ne m’aide pas vraiment. Les souvenirs ne fourmillent ni dans une langue ni dans l’autre.
Ai-je donc eu une enfance si heureuse, si lisse, qu’aucun petit caillou sur lequel j’aurai pu trébucher ne se présente à ma mémoire ? Un petit obstacle de rien du tout?
Ma mémoire : peut-être devrais-je partir de là ?
Mes souvenirs d’enfance sont en noir et blanc. Comme les photos qui leur servent de support. Et encore!
La frontière où se chevauchent le vécu et l’appris est bien floue.
Je me souviens sans doute de ce que mes parents et grands-parents m’ont raconté et mes souvenirs sont transformés pour avoir été trop pensés, et sont enrichis de tout ce que j’ai vécu plus tard. Souvenirs? Illusions de souvenirs ? Je ne sais pas.
Peut-être ces souvenirs sont-ils plus beaux que les originaux ? La vérité doit être à mi-chemin.
Mais « empêchement» ou « Hindernis », je ne vois toujours rien qui y ressemble.
Je ressors les photos. Bois de Boulogne, Jardin Japonais. Une jolie petite fille, très élégante, vêtue de blanc généralement. Des parents très élégants eux aussi. J’étais assortie à Maman : Bonnet, gants, chaussures, petit sac à main… pas question de se salir, mais en aurais-je jamais eu envie ? Envie de jouer dans le bac à sable, comme tous ces pauvres enfants mis comme l’as de pique? Je n’ai aucun souvenir de cette envie-là. Mon « double animal » , mon animal « totem », c’est le caméléon. Le caméléon invisible, s’entend.
D’autres photos me montrent juchée sur un poney, toujours en robe blanche. Ce poney devait être très propre ! En représentation, comme moi ? Début de ma passion équestre qui allait se développer quelques années plus tard ?
La naissance de ma petite sœur : un bonheur ? Un empêchement ? Je l’ignore. Les souvenirs qui entourent cette naissance ont tous l’âme buissonnière.
Cette petite sœur était bien trop petite. Bien sûr, elle avait la taille d’un bébé normal, mais elle était beaucoup trop petite pour moi. Je n’avais rien demandé, ni frère, ni sœur. Papa et Maman non plus! Nous n’attendions personne, nous étions bien tous les trois. Nous avons fait très bon accueil au bébé, enfin je crois… mais il est vrai que les souvenirs s’adaptent comme de vieilles doudounes qui épousent nos formes, pour notre confort, et qui nous protège par gros temps si c’est nécessaire… en fait, j’ignore tout de cet accueil.
Maman a sorti de leurs boites mes jolis vêtements, enveloppés dans du papier de soie (et gardés au cas où?). J’étais si soigneuse, n’est-ce pas? Tout était comme neuf. Soigneuse j’étais et je le suis restée.
Ma petite sœur n’a jamais porté un seul vêtement neuf. Dans le domaine des empêchements, elle a sans doute beaucoup plus de grain à moudre que moi.
Elle a supporté une grande sœur toujours citée en exemple (à suivre!) Élevè modèle, grande fille modèle…
Ma pauvre petite sœur. Qui étais-je pour elle ?
Mi-sœur, mi-mère?
Ni sœur, ni mère.
Juste un modèle derrière lequel elle pédalait de toute la force de ses petites jambes, sept ans trop loin, sept ans trop tard, sept ans d’obstacles.

Bien sûr, ce sentiment que j’éprouve maintenant est bien différent du sentiment initial dont je ne sais plus rien, je n’en ai ni le souvenir, ni même l’illusion d’un souvenir, tant de strates se sont entre-temps accumulées sur la grande sœur modèle que je jouais sans doute à la perfection, et probablement avec un immense plaisir.
Les souvenirs ultérieurs sont beaucoup plus fiables. Cette fois, pas besoin de support photo.
J’étais en classe de 4ième, j’avais 12 ans. J’adorais l’école, et elle me le rendait bien.
J’étais boulimique scolaire !
Chaque jeudi, j’allais au presbytère, mon Gaffiot sous le bras, retrouver l’abbé Morel. Tous les deux, nous déchiffrions des textes latins (des auteurs que je n’avais pas au programme). Il vivait avec sa soeur, veuve, et son neveu, Baptiste. Ma mère appréciait cette femme « si courageuse » . Baptiste était le portrait tout craché de son oncle.Une bonne tête bien ronde, souriante.
J’allais à la messe du dimanche par sympathie pour l’abbé Morel, mais le rituel catholique m’ennuyait profondément. Un dimanche d’été -nous rentrions de vacances- l’abbé Morel n’est pas venu dire la messe. L’évêque en personne, Monseigneur Reynaud nous a informé de la mutation en Afrique Noire de l’abbé Morel. Il nous a présenté l’abbé « x », qui lui succédait, un petit homme chafouin. Pas une tête à vivre avec ni avec sa sœur ni avec personne !
Je n’ai jamais su ce qu’était devenu la famille Morel . J’ai cessé de fréquenter l’église paroissiale, et me suis passionnée peu après pour Luther , Calvin et la Réforme .
Là encore, aucune forme d’empêchement de la part de mes parents, bien au contraire.
J’avais toujours raison . Et puis, la sœur de l’abbé Morel que ma mère regrettait beaucoup était une jeune femme si courageuse…

Genevieve Mansoux


On se comprenait

 

On se comprenait sans avoir rien à se dire. Heureusement ! Parce que justement, c’est la parole qui nous manquait.

Je vous en prie, ne prenez pas cet air étonné . Vous avez déjà vu un masque Dogon en grande conversation avec une statue Baoulé?

Non? Alors, vous voyez bien…

La statue Baoulé, c’est moi.

On disait toujours que je faisais peur aux hommes.

Oui, aux « hommes » . De l’espèce adamique, si vous préférez. Parce que les femmes, elles, m’aimaient bien. Elles caressaient le serpent qui me sert de tresse et repartaient, rêvant leur rêve d’enfant à naître, et d’autres femmes venaient, qui habitaient mon ombre.

C’était il y a bien longtemps, et depuis, bien de l’eau a coulé entre les rives de la Comoé.

Et puis il y a peu de temps, Dieu a sifflé la fin de la parti .

Le musée où je passais une retraite paisible, passive certes, a fermé pour cause de guérilla, de seigneurs de la guerre qui se réclament du droit divin , de conservateur à la tête tranchée… et seigneur, désormais, rime avec horreur.

Mais il faut croire au hasard. Le masque et moi, qui, depuis le Soleil des Indépendances nous faisions face au musée, nous sommes retrouvés côte à côte dans le même container, nos yeux chuchotaient l’angoisse et suintaient le spray généreusement dispensé aux vers à bois qui auraient été tentés de jouer aux passagers clandestins.

C’était le mois dernier, je crois…

Nous sommes quelque part dans un port de la côte libyenne. Des hommes sont venus, qui ont pris le masque, les balafons, les jeux d’ awalé, les tabourets de chefs burkinabés. Tout. Enfin non. Pas tout.

Ils ont abandonné une vieille cora amnésique qui contemple ses cauris comme autant de chicots… après tout « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » et ce n’est pas moi qui le dit , mais l’Ecclésiaste.

Et ils m’ont laissée, bien sûr.

On disait toujours que je faisais peur aux hommes.

Qu’allons nous devenir, la vieille cora et moi, en bordure de ce cimetière de camions fumants et mal incinérés ?

La cora pince ses cordes chorales :les boyaux desséchés par l’adversité évoquent la mélopée de notre peuple baoulé que chantaient les griots :

Il était une fois une Reine au Ghana
La Reine Abla Pokou
Pour faciliter la fuite de son peuple
Vers l’ouest
Au-delà du grand fleuve
Elle sacrifia son fils bien-aimé.
Arrivé en sécurité
Sur les bords de la Comoé
Le peuple se souvint
Et se nomma
BA-OU-LE .
(L’enfant est mort)


L’ Euro Million

Stenay, une petite ville tranquille, dans la Meuse
Gabriel, le père, jeune retraité de l’ Education Nationale.
Sonia, sa fille.
Luc, son fils.

 

Sonia : Eh bien Papa, que se passe-t-il? Tu nous convoques par sms, maintenant ?

Luc : Tu vas bien? Rien de grave?

Gabriel (triomphant) : Mes enfants, j’ai gagné à l’euro million !
143 000 euros !

Sonia : Mais… alors… tu joues à la loterie ? Toi ?

Gabriel : Oui, mais c’est la première fois. Avec les numéros que j’ai joué, je ne pouvais que gagner.

Luc ( moqueur) : Cher Papa, j’ai l’impression que le bonheur t’égare…

Gabriel : tatata… écoutez plutôt : 31 10 20 15 2 9 ! Alors ?

Sonia : Alors quoi?

Gabriel : Le 31 octobre 2015, premier jour de ma mise à la retraite, après 29 ans de service au lycée général de Stenay ! J’ai bien mérité de gagner, non ?

Luc : Vu comme ça….

Gabriel (l’interrompt et hausse le ton)… Parce que les stenaisiens, vous comprenez, je les ai tous eu en classe : les parents, les enfants. Dès que je sors dans la rue, c’est pour serrer des mains, à en avoir des cales à la main droite ! Surtout en cette période de fêtes de fin d’année…Et bonjour par-ci, et bonne année par-là…

Sonia : Mais Papa, c’est normal, les gens sont polis, et puis, tu es un peu, comment dire… un personnage historique ?

Gabriel (calmé) : en fait, le problème, c’est Laurence Paccard, la buraliste, une bavarde celle-là ! Déjà, en classe, j’avais du mal à la faire taire, alors vous pensez, maintenant !

Sonia : Quoi, maintenant ?

Gabriel : Mais c’est chez elle que j’ai joué à l’euro million, toute la ville va le savoir , ils vont tous défiler ici, vous allez voir ! A commencer par le Directeur du Crédit Agricole !

Luc (narquois) : C’est certain ! Ensuite, il y aura le facteur, les éboueurs, les sapeurs-pompiers …

Gabriel : Ah ça non, par exemple, ils sont déjà tous passés en décembre… heureusement que je n’ai pas gagné le mois dernier. J’aurais eu l’air de quoi, en donnant 10 euros pour leurs calendriers ?

Sonia : D’un radin, Papa. D’un radin.

Gabriel : Bon, de toute façon, le radin met la clef sous la porte. C’est vrai qu’ici, l’herbe est plus verte que partout ailleurs, mais le ciel ! Le ciel il est aussi plus gris que partout ailleurs. Hier, je suis allé à Reims, choisir un camping-car, la Rolls des camping-cars, je l’aurai dans 10 jours .

Luc : Mais… tu as horreur de conduire !

Gabriel : Un camping-car, ce n’est pas pareil, on domine la route. Et puis… je pars m’installer dans un camping à Imiouadar, au nord d’Agadir.

Luc : Imiouadar ?

Gabriel : Vous n’avez pas vu le 20 heures sur FR3, lundi dernier ?

Luc et Sonia : Ah non ….

Gabriel : Eh bien , ils ont montré un reportage sur un camping extraordinaire ! Rien que des clients belges et français ! Tout le confort, coiffeur, kiosque à journaux, piscine, installateur d’antennes paraboliques… et une sécurité mes enfants ! Des gardiens partout, des murs hauts de 5 mètres !

Sonia (moqueuse) : Pour empêcher les clients de se sauver ?

Gabriel : Tu peux te moquer! Mais tu seras bien contente de venir en vacances!

Et puis… c’est sympathique, tout le monde se tutoie, tout le monde se connaît …

Luc ( il l’interrompt) : Oui, comme à Stenay ?

Gabriel le foudroie du regard.

Sonia : Cette fois, moi, je n’ai rien dit..

Gabriel (il continue) : et le souk, vous verriez cela, une merveille ! Des aubergines à 30 centimes le kilo…

Sonia : Papa, tu as horreur des aubergines !

Luc : Et qu’est-ce que cela peut te faire, le prix des aubergines? Tu es riche à présent, non?

Gabriel : (souriant) C’est que je n’ai pas encore l’habitude .

Sonia : (conciliante) Ne t’inquiète pas, Papa, tu verras, tu t’y feras vite.

Geneviève Mansoux.


Mamie des oiseaux

Au petit matin. Une chambre d’enfants, dans une villa cossue des hauteurs de Metz.

Bella : 4 ans
Alice : 5 ans
Mamie des Oiseaux, leur arrière grand-mère
Les éboueurs.

Alice : Maman a dit que Mamie des Oiseaux est montée au ciel, comme Papi Jean-Pierre.

Bella : Elle est montée quand ?

Alice : Hier. Maman lui avait mis sa robe de chagrin, parce que Mamie avait une fatigue sans retour, et dans ces cas-là, tu montes dormir au ciel, et ton corps on le met au musée des vieilles personnes dans le Cimetière de l’Est, avec des fleurs et une plaque où on écrit ton nom.

Bella : Ils ont écrit « Mamie des oiseaux » ?

Alice : Non, ils ont écrit Anne Genevoix. En grosses lettres. C’était son nom de grande personne.

Bella : Pourquoi est-ce que je suis restée à la maison ? Pourquoi ils t’ont emmenée, toi?

Mamie des Oiseaux  (voix off) : Alice n’a pas la réponse. Les grandes personnes ont des pensées méandreuses quand elles ont du chagrin. Pour l’instant, son Papa et sa Maman dorment, le Témestat les a confié au domaine des larves.

Alice se lève, vérifie par la fenêtre l’arrivée du petit matin bleu.

Alice : Habille-toi, Bella, met ton anorak, je t’emmène.

Bella : Au musée des vieilles personnes ?

Alice : Oui, on va dire bonjour à Mamie des Oiseaux, ce n’est pas loin, on monte juste au bout de la rue Baudoche. Au bout de la vie des vieilles personnes .

Elles sont sorties. Un petit tour de clef et puis s’en vont. Dans les villas alentour,  les rêves des dormeurs se font poulpes et ne croisent pas le rêve léger des petites sœurs.

Bella : Elle sera surprise, Mamie des Oiseaux.

Alice : Non, elle nous attend déjà. Quand on est au ciel, on sait tout. Comme le Bon Dieu, mais en plus petit.

L’air froid du petit matin est engourdi. Les petites filles aussi… et la pluie, maintenant, tousse en rafales. En haut de la rue Baudoche, la porte du Cimetière de l’ Est est fermée :
Ouverture au public :
hiver : 7h30 – 17h .

Bella : Elle est où, Mamie des Oiseaux?

Alice : Là-bas… mais on n’a pas la clef du musée. Ferme les yeux, pense bien fort à elle, elle va venir.

Mamie des Oiseaux (voix off) : elles ont fermé les yeux et aussitôt le sommeil leur a chuchoté la berceuse que je leur chantais souvent.

Une heure plus tard, les éboueurs municipaux ont trouvé deux petites choses endormies dans leurs anoraks rouges, et adossées aux poubelles du cimetière.

Les éboueurs : Eh, petites ! Mais qu’est-ce que vous faites là ?

Alice : Nous venons voir notre Mamie. Nous somme le public.

Bella : Oui, elle est au ciel, mais elle va descendre.

Les éboueurs : Si vous voulez, on vous ramènera plus tard. Elle est où, votre maison ?

Alice , tendant le bras vers la gauche :
Là , rue des Vosges, la maison avec les rosiers devant .

Les éboueurs : Vos parents savent où vous êtes ?

Alice : Oh non ! Ils sont morts de fatigue, ils ont pris du Témestat. Mais pas morts pour de vrai, vous comprenez, eux, ils ne sont pas au bout de leur vie, même qu’on va avoir un petit frère …

Mamie des Oiseaux ( voix off) :
Pauvres petites, retour à la case départ ! En camion-poubelle !

Bella : La camionnette qui a emmené Mamie des Oiseaux, elle était comme la votre, en noir.

Alice : On ne dit pas camionnette, on dit corps-billard .

Mamie des Oiseaux entre en scène, dans sa robe de chagrin grège et grise.

Mamie des Oiseaux : Plus tard, Alice et Bella se souviendront : les éboueurs qui sonnent, rue des Vosges. La colère de Papa, vite dissoute dans le soulagement, les larmes de Maman… et vite un endroit où se rejoindre : le lit des parents et la voix ensommeillée de Bella.

Bella (voix off) :
Je veux revoir Mamie des Oiseaux .

Geneviève Mansoux.