Petite Pièce

Petite Pièce s’en est allé le 6 janvier, en sa nuit anniversaire, entre deux âges, entre deux vins.
Les balayeurs de la ville de Nancy l’ont découvert au petit matin, blotti aux pieds de la statue du bon roi Stanislas, les lèvres encore ourlées d’une ébauche de sourire : la mort, sans doute, se sera faite plus accueillante que la vie qui, il faut bien le dire, l’a laissé plus d’une fois à la porte.
A-t-il choisi cet endroit d’infortune pour y donner le dernier tableau de la pièce en un acte dont il était l’unique personnage ? Il y racontait des lendemains qui ne chantent pas, qui déchantent ou qui, le plus souvent, chantent faux.
Petite Pièce, c’était bien sûr son nom de scène, un nom bien dérisoire. Qui se souvenait encore de son vrai nom, Orlando Benejam, rien de moins ! A sa naissance ses parents s’étaient surpassés. Un nom pareil ! Mais leurs efforts s’étaient arrêtés là : la fibre parentale est parfois buissonnière, peut-être y avait-il eu, cette nuit là, pénurie de bonnes étoiles et peut-être même le ciel lorrain était si bas…  que les Rois Mages s’étaient perdus.
Ainsi débuta sa vie contraire, bosselée, mal-donnée par des parents catalans en exil.
Jamais Orlando n’a mangé dans la main de Dieu : mécréant fervent, il boudait les sorties de messes et jamais il ne se mêlait à la foule servile des mendiants ordinaires. C’était un Monsieur qui voussoyait la misère. Son long corps émacié en forme de point d’interrogation avait l’élégance des toreros sur le retour de gloire, et sa cape lustrée en provenance d’Emmaüs, abritait des regards ses « nécessités ». Par défaut, plus que par choix sans doute, Petite Pièce avait trouvé dans le vin sa potion magique : Noyade interdite ! car il savait raison garder, s’arrêtait dès qu’il n’avait plus pied.
Sa potion l’aidait à surmonter le trac, car l’Artiste était seul sur scène, une scène ouverte à tous les vents et à toutes les pluies. Ses représentations ambulatoires et quotidiennes s’adressaient  à un public d’initiés qu’il ne voulait pas décevoir.
Ainsi, il avait l’ivresse jubilatoire, mais digne, sa voix caressait les mots, polissait des phrases alexandrines enjôleuses ou complices. Si vous le gratifiiez d’une obole, il la faisait disparaitre sous sa cape d’hidalgo ruiné et les remerciements dont il vous gratifiait sonnaient comme une offrande, comme un poème qu’il n’aurait écrit que pour vous, poème adapté, certes , à l’importance de l’obole, mais surtout, poème personnalisé. Car Petite Pièce faisait du sur mesure, du cousu-main et n’avait que mépris pour les formules standardisées des mendiants en manque d’inventivité.
Le soir venu, Petite Pièce disparaissait vers les bains douches municipaux. L’Artiste faisait relâche.
Commençait alors, pour quelques heures, sa survie privée, domestique, et chaque nuit, la pauvreté et lui faisaient couche commune.
Lors du défilé annuel de la Saint Nicolas, Petite Pièce donnait la réplique au Père Fouettard, distribuant aux tous petits ravis des papillotes gracieusement offertes par un chocolatier de la ville, tandis que son acolyte poursuivait vainement, bedaine à la proue, des collégiens sveltes et hilares.
Rue saint-Jean, désormais, de jeunes roumains anonymes débitent sans trop y croire une phrase mal apprise qui distille l’ennui. Quelques Desperados plus loin, des épaves à l’avenir floué et aux dreadlooks puceuses dérivent vers la gare, en partance pour nulle part, sous l’œil indifférent de leurs chiens.

Geneviève Mansoux.


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