Mamie des oiseaux

Au petit matin. Une chambre d’enfants, dans une villa cossue des hauteurs de Metz.

Bella : 4 ans
Alice : 5 ans
Mamie des Oiseaux, leur arrière grand-mère
Les éboueurs.

Alice : Maman a dit que Mamie des Oiseaux est montée au ciel, comme Papi Jean-Pierre.

Bella : Elle est montée quand ?

Alice : Hier. Maman lui avait mis sa robe de chagrin, parce que Mamie avait une fatigue sans retour, et dans ces cas-là, tu montes dormir au ciel, et ton corps on le met au musée des vieilles personnes dans le Cimetière de l’Est, avec des fleurs et une plaque où on écrit ton nom.

Bella : Ils ont écrit « Mamie des oiseaux » ?

Alice : Non, ils ont écrit Anne Genevoix. En grosses lettres. C’était son nom de grande personne.

Bella : Pourquoi est-ce que je suis restée à la maison ? Pourquoi ils t’ont emmenée, toi?

Mamie des Oiseaux  (voix off) : Alice n’a pas la réponse. Les grandes personnes ont des pensées méandreuses quand elles ont du chagrin. Pour l’instant, son Papa et sa Maman dorment, le Témestat les a confié au domaine des larves.

Alice se lève, vérifie par la fenêtre l’arrivée du petit matin bleu.

Alice : Habille-toi, Bella, met ton anorak, je t’emmène.

Bella : Au musée des vieilles personnes ?

Alice : Oui, on va dire bonjour à Mamie des Oiseaux, ce n’est pas loin, on monte juste au bout de la rue Baudoche. Au bout de la vie des vieilles personnes .

Elles sont sorties. Un petit tour de clef et puis s’en vont. Dans les villas alentour,  les rêves des dormeurs se font poulpes et ne croisent pas le rêve léger des petites sœurs.

Bella : Elle sera surprise, Mamie des Oiseaux.

Alice : Non, elle nous attend déjà. Quand on est au ciel, on sait tout. Comme le Bon Dieu, mais en plus petit.

L’air froid du petit matin est engourdi. Les petites filles aussi… et la pluie, maintenant, tousse en rafales. En haut de la rue Baudoche, la porte du Cimetière de l’ Est est fermée :
Ouverture au public :
hiver : 7h30 – 17h .

Bella : Elle est où, Mamie des Oiseaux?

Alice : Là-bas… mais on n’a pas la clef du musée. Ferme les yeux, pense bien fort à elle, elle va venir.

Mamie des Oiseaux (voix off) : elles ont fermé les yeux et aussitôt le sommeil leur a chuchoté la berceuse que je leur chantais souvent.

Une heure plus tard, les éboueurs municipaux ont trouvé deux petites choses endormies dans leurs anoraks rouges, et adossées aux poubelles du cimetière.

Les éboueurs : Eh, petites ! Mais qu’est-ce que vous faites là ?

Alice : Nous venons voir notre Mamie. Nous somme le public.

Bella : Oui, elle est au ciel, mais elle va descendre.

Les éboueurs : Si vous voulez, on vous ramènera plus tard. Elle est où, votre maison ?

Alice , tendant le bras vers la gauche :
Là , rue des Vosges, la maison avec les rosiers devant .

Les éboueurs : Vos parents savent où vous êtes ?

Alice : Oh non ! Ils sont morts de fatigue, ils ont pris du Témestat. Mais pas morts pour de vrai, vous comprenez, eux, ils ne sont pas au bout de leur vie, même qu’on va avoir un petit frère …

Mamie des Oiseaux ( voix off) :
Pauvres petites, retour à la case départ ! En camion-poubelle !

Bella : La camionnette qui a emmené Mamie des Oiseaux, elle était comme la votre, en noir.

Alice : On ne dit pas camionnette, on dit corps-billard .

Mamie des Oiseaux entre en scène, dans sa robe de chagrin grège et grise.

Mamie des Oiseaux : Plus tard, Alice et Bella se souviendront : les éboueurs qui sonnent, rue des Vosges. La colère de Papa, vite dissoute dans le soulagement, les larmes de Maman… et vite un endroit où se rejoindre : le lit des parents et la voix ensommeillée de Bella.

Bella (voix off) :
Je veux revoir Mamie des Oiseaux .

Geneviève Mansoux.


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