On se comprenait

 

On se comprenait sans avoir rien à se dire. Heureusement ! Parce que justement, c’est la parole qui nous manquait.

Je vous en prie, ne prenez pas cet air étonné . Vous avez déjà vu un masque Dogon en grande conversation avec une statue Baoulé?

Non? Alors, vous voyez bien…

La statue Baoulé, c’est moi.

On disait toujours que je faisais peur aux hommes.

Oui, aux « hommes » . De l’espèce adamique, si vous préférez. Parce que les femmes, elles, m’aimaient bien. Elles caressaient le serpent qui me sert de tresse et repartaient, rêvant leur rêve d’enfant à naître, et d’autres femmes venaient, qui habitaient mon ombre.

C’était il y a bien longtemps, et depuis, bien de l’eau a coulé entre les rives de la Comoé.

Et puis il y a peu de temps, Dieu a sifflé la fin de la parti .

Le musée où je passais une retraite paisible, passive certes, a fermé pour cause de guérilla, de seigneurs de la guerre qui se réclament du droit divin , de conservateur à la tête tranchée… et seigneur, désormais, rime avec horreur.

Mais il faut croire au hasard. Le masque et moi, qui, depuis le Soleil des Indépendances nous faisions face au musée, nous sommes retrouvés côte à côte dans le même container, nos yeux chuchotaient l’angoisse et suintaient le spray généreusement dispensé aux vers à bois qui auraient été tentés de jouer aux passagers clandestins.

C’était le mois dernier, je crois…

Nous sommes quelque part dans un port de la côte libyenne. Des hommes sont venus, qui ont pris le masque, les balafons, les jeux d’ awalé, les tabourets de chefs burkinabés. Tout. Enfin non. Pas tout.

Ils ont abandonné une vieille cora amnésique qui contemple ses cauris comme autant de chicots… après tout « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » et ce n’est pas moi qui le dit , mais l’Ecclésiaste.

Et ils m’ont laissée, bien sûr.

On disait toujours que je faisais peur aux hommes.

Qu’allons nous devenir, la vieille cora et moi, en bordure de ce cimetière de camions fumants et mal incinérés ?

La cora pince ses cordes chorales :les boyaux desséchés par l’adversité évoquent la mélopée de notre peuple baoulé que chantaient les griots :

Il était une fois une Reine au Ghana
La Reine Abla Pokou
Pour faciliter la fuite de son peuple
Vers l’ouest
Au-delà du grand fleuve
Elle sacrifia son fils bien-aimé.
Arrivé en sécurité
Sur les bords de la Comoé
Le peuple se souvint
Et se nomma
BA-OU-LE .
(L’enfant est mort)


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