Aucun petit caillou

J’ai souvent buté sur ce mot « empêchement  » :
« Elle a un empêchement, elle ne viendra pas … qu’est-ce qui l’empêche de …»
Empêchement : « Ce qui s’oppose à la réalisation de quelque chose. Ce qui fait obstacle. Mot attesté dès le XIIe siècle. »
Les chevaliers des chansons de Geste sont des hommes « empêchés », devant lesquels les obstacles s’accumulent.
En langue allemande « das Hindernis » est attesté bien avant le XIIe siècle.
Germains et francs, mes ancêtres ont connu « les empêchements ».

Cela ne m’aide pas vraiment. Les souvenirs ne fourmillent ni dans une langue ni dans l’autre.
Ai-je donc eu une enfance si heureuse, si lisse, qu’aucun petit caillou sur lequel j’aurai pu trébucher ne se présente à ma mémoire ? Un petit obstacle de rien du tout?
Ma mémoire : peut-être devrais-je partir de là ?
Mes souvenirs d’enfance sont en noir et blanc. Comme les photos qui leur servent de support. Et encore!
La frontière où se chevauchent le vécu et l’appris est bien floue.
Je me souviens sans doute de ce que mes parents et grands-parents m’ont raconté et mes souvenirs sont transformés pour avoir été trop pensés, et sont enrichis de tout ce que j’ai vécu plus tard. Souvenirs? Illusions de souvenirs ? Je ne sais pas.
Peut-être ces souvenirs sont-ils plus beaux que les originaux ? La vérité doit être à mi-chemin.
Mais « empêchement» ou « Hindernis », je ne vois toujours rien qui y ressemble.
Je ressors les photos. Bois de Boulogne, Jardin Japonais. Une jolie petite fille, très élégante, vêtue de blanc généralement. Des parents très élégants eux aussi. J’étais assortie à Maman : Bonnet, gants, chaussures, petit sac à main… pas question de se salir, mais en aurais-je jamais eu envie ? Envie de jouer dans le bac à sable, comme tous ces pauvres enfants mis comme l’as de pique? Je n’ai aucun souvenir de cette envie-là. Mon « double animal » , mon animal « totem », c’est le caméléon. Le caméléon invisible, s’entend.
D’autres photos me montrent juchée sur un poney, toujours en robe blanche. Ce poney devait être très propre ! En représentation, comme moi ? Début de ma passion équestre qui allait se développer quelques années plus tard ?
La naissance de ma petite sœur : un bonheur ? Un empêchement ? Je l’ignore. Les souvenirs qui entourent cette naissance ont tous l’âme buissonnière.
Cette petite sœur était bien trop petite. Bien sûr, elle avait la taille d’un bébé normal, mais elle était beaucoup trop petite pour moi. Je n’avais rien demandé, ni frère, ni sœur. Papa et Maman non plus! Nous n’attendions personne, nous étions bien tous les trois. Nous avons fait très bon accueil au bébé, enfin je crois… mais il est vrai que les souvenirs s’adaptent comme de vieilles doudounes qui épousent nos formes, pour notre confort, et qui nous protège par gros temps si c’est nécessaire… en fait, j’ignore tout de cet accueil.
Maman a sorti de leurs boites mes jolis vêtements, enveloppés dans du papier de soie (et gardés au cas où?). J’étais si soigneuse, n’est-ce pas? Tout était comme neuf. Soigneuse j’étais et je le suis restée.
Ma petite sœur n’a jamais porté un seul vêtement neuf. Dans le domaine des empêchements, elle a sans doute beaucoup plus de grain à moudre que moi.
Elle a supporté une grande sœur toujours citée en exemple (à suivre!) Élevè modèle, grande fille modèle…
Ma pauvre petite sœur. Qui étais-je pour elle ?
Mi-sœur, mi-mère?
Ni sœur, ni mère.
Juste un modèle derrière lequel elle pédalait de toute la force de ses petites jambes, sept ans trop loin, sept ans trop tard, sept ans d’obstacles.

Bien sûr, ce sentiment que j’éprouve maintenant est bien différent du sentiment initial dont je ne sais plus rien, je n’en ai ni le souvenir, ni même l’illusion d’un souvenir, tant de strates se sont entre-temps accumulées sur la grande sœur modèle que je jouais sans doute à la perfection, et probablement avec un immense plaisir.
Les souvenirs ultérieurs sont beaucoup plus fiables. Cette fois, pas besoin de support photo.
J’étais en classe de 4ième, j’avais 12 ans. J’adorais l’école, et elle me le rendait bien.
J’étais boulimique scolaire !
Chaque jeudi, j’allais au presbytère, mon Gaffiot sous le bras, retrouver l’abbé Morel. Tous les deux, nous déchiffrions des textes latins (des auteurs que je n’avais pas au programme). Il vivait avec sa soeur, veuve, et son neveu, Baptiste. Ma mère appréciait cette femme « si courageuse » . Baptiste était le portrait tout craché de son oncle.Une bonne tête bien ronde, souriante.
J’allais à la messe du dimanche par sympathie pour l’abbé Morel, mais le rituel catholique m’ennuyait profondément. Un dimanche d’été -nous rentrions de vacances- l’abbé Morel n’est pas venu dire la messe. L’évêque en personne, Monseigneur Reynaud nous a informé de la mutation en Afrique Noire de l’abbé Morel. Il nous a présenté l’abbé « x », qui lui succédait, un petit homme chafouin. Pas une tête à vivre avec ni avec sa sœur ni avec personne !
Je n’ai jamais su ce qu’était devenu la famille Morel . J’ai cessé de fréquenter l’église paroissiale, et me suis passionnée peu après pour Luther , Calvin et la Réforme .
Là encore, aucune forme d’empêchement de la part de mes parents, bien au contraire.
J’avais toujours raison . Et puis, la sœur de l’abbé Morel que ma mère regrettait beaucoup était une jeune femme si courageuse…

Genevieve Mansoux


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