Essai sur « La nostalgie » de Barbara Cassin

Cher ami,

Merci d’avoir adressé « La Nostalgie » à une nomade fervente qui est certes comme chez elle, à Grignan , mais seulement « comme » , parce qu’un jour notre barque est venue s’y échouer et y revient souvent.

Lorsque des lieux, dont nous avons la nostalgie, parce qu’ils sont plus hospitants, ne nous retiennent plus , la barque revient à son port d’attache.  (Port hôtel reposant, port garde-livres, garde-meubles, port musée ou il fait bon travailler au jardin, lire, faire de la musique), port où nous sommes les hôtes accueillants d’amis qui viennent nous voir, mais où nous ne sommes pas vraiment hospités .

Je n’ai jamais la nostalgie de Grignan lorsque nous nous absentons, non pas parce que je n’y ai pas de racines : je ne cherche surtout pas de racines, c’est bon pour les arbres de pourrir sur place ! (nous dit Amin Maalouf.) Ce que je recherche c’est une re-connaissance : c’est si beau d’arriver quelque part où ma rame n’est pas confondue avec une pelle à grains !

Donc, nomade, mais jamais émigrée, ni émigrante : je ne suis pas prête à abandonner ma culture, pardon, je voulais dire « ma rame » , pétrie de multiples cultures, lectures, rencontres  « semblables -différentes- comme moi -pas comme moi…»  car … c’est « ma rame ».

Ce qui me semble particulièrement intéressant dans le livre de Barbara Cassin, c’est l’opposition entre Enée -le pieux Enée- et le divin Ulysse.

Enée part de chez lui sans volonté de retour, emmenant sur son dos son vieux père et ses dieux lares. C’est dire s’il s’exile !

Dans la langue française, nous entendons « ex…île », mais c’est du bannissement qu’il s’agit « exsilium ». Son fils Iule le suit, ainsi que sa femme. Mais elle meurt en route . Si Enée veut refaire souche, cela donnera lieu à un métissage .

Destin de l’émigrant, qui, en fondant sa nouvelle maison (Rome), s’approprie la langue (le latin) des habitants des lieux (les romains).

Deux mots, donc, pour désigner deux réalités qui ne se superposent pas.

Le divin Ulysse, lui, est voué à l’errance, mais il a quitté son île avec espoir de retour, laissant derrière lui femme et enfant, son lit enraciné dans un olivier, les domestiques et son chien .

Son retour est bien longtemps espéré, différé, et lorsqu’ enfin il revient sur son île, « Ulysse qui la reconnaissait quand il n’y était pas encore ne la reconnaît pas à présent qu’il y est ». Elle n’est pas comme dans son souvenir, il a la nostalgie de son souvenir, nostalgie de sa nostalgie.

S’il ne reconnaît pas son île, c’est qu’il n’y est pas immédiatement reconnu, si ce n’est par son chien , qui en meurt! 

Le mot (récent) « nostalgie » n’existe pas en grec ancien , mais l’Odyssée raconte ce mot jamais dit .

La reconnaissance, certes tardive, de Pénélope, hôtesse et épouse aimante, devrait rendre à Ulysse son identité. L’enracinement de son lit devrait lui rendre ses racines.

Quand Ulysse est-il chez lui? Et où est-il chez lui ? Sur son île , 3 jours en 17 ans, ou bien partout ailleurs, nomade succombant au désir d’errance «Fernweh », à la recherche d’un introuvable idéal « Sehnsucht » muni de sa seule rame, et identifiée comme telle par tous ceux qui partagent sa culture (le bassin méditerranéen, jusqu’aux colonnes d’Hercule).

Est -il encore comme chez lui, lorsque, chez les Barbares qui ignorent la mer, la rame est identifiée comme pelle à grain?

Peut-il faire «comme si » dans un monde « qui ne se referme pas, plein de semblables différents comme soi pas comme soi ? ».

L’ Odyssée ne nous le dit pas, c’est l’Histoire des hommes qui a répondu .

Que nous dit Hannah Arendt ?

Elle se définit par rapport à la langue allemande, la langue qui lui manque . Elle dé-lie sa langue maternelle (Muttersprache) du pays (Vaterland) : elle est née à Hannovre en1906).

Qu’une langue et un pays ne soient pas superposables, cela semble une évidence pour des locuteurs français, belges ou suisses francophones. Qui irait prétendre que la Belgique et la France , c’est la même chose? Et pourtant, j’ai été amenée sans cesse à préciser que j’étais professeur d’Allemand, pas d’Allemagne !

Enfant, Hannah Arendt ignorait qu’elle était juive, comme la majorité des enfants juifs de la bourgeoisie libérale allemande, assimilée et souvent convertie au Christianisme, dès le 19ième siècle ( Heinrich Heine, par exemple).

« Etre juif …il faut qu’on vous le fasse savoir » écrit Hannah Arendt . Le IIIième Reich le leur a fait savoir .

« Lorsqu’on est attaqué en tant que juif, c’est en tant que juif qu’on doit se défendre ». Une identité vous est imposée.

Dans son livre « les identités meurtrières », Amin Maalouf écrit: 

« lorsqu’on sent sa …religion bafouée …on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence ».

Pour Hannah Harendt , son signe ostentatoire sera sa langue maternelle, l’allemand . Son refus d’un bi- ou trilinguisme, afin de préserver son identité « ne pas perdre cette langue quand c’est tout ce qui nous reste ». 

« La langue maternelle fabrique votre être . »

Une nationalité peut changer, Hannah Arendt deviendra citoyenne américaine et s’appliquera à prononcer l’anglais avec un accent allemand, on ne peut plus ostensiblement !

Ce à quoi Amin Maalouf répondra, dans les Identités meurtrières :

 « L’identité n’est pas donnée une fois pour toute, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence … on peut pratiquer à la fois l’hébreu, l’arabe … mais on ne peut être à la fois juif, musulman … »

« On devient comme on parle » : phrase clé de la pensée d’Hannah Arendt.

Lorsqu’une langue n’a pas le mot pour dire la pensée , il n’y a pas de pensée. Le régime nazi a créé une langue administrative, assemblage de clichés, de phrases préfabriquées qui banalisent le mal.

Pour « assassinat des juifs, extermination » on dira « solution finale » : c’est banal ! et ce vocabulaire était celui du plus grand nombre .

Banal, ban c’est un vieux mot du fond germanique féodal pour dire le bannissement. Le mot banal n’est pas si banal, il mobilise des échos …

L’assemblage de clichés a perduré , on parle désormais de « langue de bois » et du temps de la Russie bolchévique, on parlait de la « langue de chêne ».

« On a une responsabilité d’auteur envers les mots »  écrit H annah Arendt,  on va de la langue à la pensée.

Or, « ce n’est pas la langue allemande qui est devenue folle » écrit Klemperer  «  elle a été infusée par les nazis » .

Après Auschwitz, on a pu se demander s’il fallait « jeter certains mots à la fosse commune ».

On aurait aussi refermé la fosse, fait « Tabula rasa «  , comme le demandaient les jeunes écrivains du Groupe 48.

Pour Hannah Arendt, la langue allemande de l’exil a été préservée « hors sol », la culture est « hors sol ».

Barbara Cassin cite Epictète « L’homme… possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines . »

En d’autres temps et autres lieux, Hannah Arendt aurait sans doute accepté le bilinguisme ;

Pour elle la langue maternelle est la langue de l’émotion.

Mais qu’en est – il des enfants de couples « mixtes », élevés dans les deux langues ? 

Hannah Arendt pose un problème majeur qui dépasse le domaine de l’émotion.

Ce sont la grammaire et la syntaxe qui construisent la manière de penser.

Ainsi, la langue allemande, qui place traditionnellement le verbe en ultime position dans la subordonnée ne dit pas, d’emblée, l’action, et ce n’est pas un hasard si, au cours du XIXe siècle (révolution industrielle ) le verbe allemand a opéré sa lente remontée, en amont.

Musicalité, sonorité, proximité, connivence entre les mots… d’où ces intraduisibles Sehnsucht allemande ou saudade portugaise.

Les langues ne se correspondent pas.

A quand la reconnaissance du labeur des traducteurs ?

Selon que je m’exprime en français ou en allemand, je ne dis pas la même chose, et sans doute ne suis-je pas tout à fait la même !

En certaines circonstances, et par confort, je privilégie l’une de mes deux langues, selon qu’elle correspond le mieux à ce que je tente de dire .

Je suis ce que je dis et je dis ce que je suis .

Barbara Cassin nous dit que nous ne sommes pas assurés de l’essence des choses , elle cite « table » « Tisch », un seul objet et tant de mots pour le dire…

et que dire des 80 mots dont disposent les pygmées pour dire la couleur « verte ». Nos langues ne disent pas cet environnement là, et nous restons exclus de quelque chose qui existe, autant que nos tables !

Lorsque Hannah Arendt assure que l’hébreu est une catastrophe pour Israel, elle ne réside pas en Israel, tout au plus y est -elle « passagère » .

Mais comment imagine – t – elle le quotidien « vivre ensemble » d’immigrants venus d’Allemagne, de France, du Maghreb, de Pologne, d’Italie, et plus tard de l’ex URSS?

Elle est non conforme, en ce sens qu’elle n’aime ni peuple, ni collectivité, ni classe ouvrière, elle n’aime que ses amis, « je suis …incapable de tout autre amour  » , avoue -t-elle.

« L’homme est  des hommes … , Dieu a crée l’Homme , les hommes sont un produit humain … ».

Je citerai pour terminer le premier mari de Hannah Arendt , Günther Anders , qui revient enfin, et pour la première fois à Berlin, en 1953 : 

« mille fois on avait rêvé ce retour… à côté, la ville la plus inconnue a un air familier ».

Il est puni pour avoir refusé ce pays et son vrai « chez-soi » s’est refusé à lui, constate Barbara Cassin .

« C’est seulement lorsqu’on est hospité qu’on est chez soi ».

Barbara Cassin cite Milan Kundera pour qui « est Européen celui qui a la nostalgie de l’Europe. »

De quelle Europe parle-t-il ?

De celle que nous ne parvenons toujours pas à construire et qui s’éloigne chaque jour un peu plus ?   

Geneviève Mansoux


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