L’École Normale

El-Kelaâ de M’Gouna. Vallée du Dadès. Maroc.

Année 1980.

Mounir a 7 ans. Tout à l’heure, pour la première fois, il partira pour l’école à El-Kelaâ de M’gouna.

Il ira le matin, avec le groupe des petits. L’après-midi est réservé aux grands.

La gandoura beige est propre : propreté provisoire que les 6 kilomètres de piste du douar à l’école auront tôt fait de blondir, puis de brunir avant d’obtenir une patine qui signera ses années d’école : Quatre ? Six ?

En partant, il a croisé sa grande sœur Saïda et sa tante Khadija qui rentraient au douar, chargées de petit bois. Travail réservé exclusivement aux femmes, comme chacun sait.

Saïda se tient aussi droite que possible car elle n’est pas encore mariée et se doit de faire bonne impression. Il y va de son honneur et de celui de sa famille, ce qui revient au même. Mais Khadija ploie sous le poids de la charge et des ans et ne prétend plus impressionner personne, ses illusions se sont fait la belle en même temps que son mari  !

A l’école, on apprend à lire, à écrire, à compter, surtout si on est un garçon, et surtout si on a d’autres frères pour aider au douar.

En général, à l’école, on a du mal, surtout si les parents ne peuvent payer à l’instituteur les « petits cours » pour que les leçons soient moins difficiles et qu’on obtienne de meilleures notes.

Pour le jeune instituteur aussi c’est difficile : à peine sorti de l’Ecole Normale, il est nommé au bled : cinquante élèves par classe et pas encore de mobylette.

Lui aussi connaît la misère : il l’appelle par son petit nom. Le premier mandat tarde bien à venir.

Certes, son école à lui était normale :on pouvait même y aller en autobus.

L’école de Mounir, elle, n’est pas normale du tout : des carreaux manquent aux fenêtres, la poignée de la porte est cassée et le tableau, qui date de l’époque coloniale n’a plus senti depuis longtemps la caresse du pinceau.

C’est la rentrée : les élèves ânonnent, les ventres creux ronronnent. Le petit-déjeuner avalé tôt ce matin avait, comme toutes les portions chagrines, un goût de trop peu.

Les regards s’en vont et voguent, les nuits écourtées réclament leur dû…

Un, deux, trois, quatre…

Certains somnolent, voire rêvent déjà, et leur ventre est un cimetière de volaille !

L’un d’entre eux, peut-être sera signalé à Monsieur le Délégué de la Province pour son intelligence exceptionnelle et partira boursier, en internat, à Ouarzazate, ou même à Marrakech.

Rêve, Mounir, c’est bon de rêver. Mais cours après ton rêve, ne le laisse pas s’échapper.

Tes grands frères ont tout juste appris à compter les moutons, et leur gandoura n’a pas eu le temps de brunir sur la piste.

Vis ton rêve Mounir, apprends, récite, répète après le maître

à cœur perdu,

à rime que veux-tu,

et si ton avenir n’est pas écrit en grosses lettres dans le journal du matin, qu’importe, ici, presque personne ne le lit.

C’est à toi de l’écrire. Traverse la route. Marche du côté ensoleillé de la vie, celui qui t’emmènera plus tard -qui sait- au Collège Royal de Rabat ? En « prépa », à l’Ecole Royale de l’Air ? Puis tu seras Ministre ? Diplomate ? Ou Colonel ? Pourquoi pas ?

Oui, c’est cela ! Colonel. Comme le Colonel Mustapha Drissi qui est né à Boumalne.

On dit qu’il habite « à la Base » et qu’il a plein d’ « ordonnances » et une femme française.

Colonel Mounir… tu te souviendras du petit va-nus-pieds qui rêvait de chaussures de marques contrefaites et qui chausse désormais les plus beaux cuirs…

Il y aura très peu d’élus, tu le sais bien.

Ne dit-on pas dans ton pays que « le puits n’est pas profond mais la corde trop courte » ?

Alors, taille la corde à ta mesure et puise abondamment tout ce que l’école pourra t’apporter.

Vis ton rêve Mounir. Bientôt, si tu es assidu, tu pourras même le rêver en langue française, la langue laisser-passer de bons élèves, la langue échelle de corde pour ta carrière.

Mais n’oublie pas quand tu seras arrivé au bon bout de ton rêve que « la route est longue de l’intelligence au cœur »  et qu’il te faudra souvent te livrer à un corps à cœur bien douloureux avec toi-même.

Mille questions détectives se poseront à toi : Il te faudra vite trouver la réponse juste ! Celle qui ne te renvoie pas à la case départ, alors que tu fais tes premiers pas hésitants sur la Voie Royale.

Les petits cailloux, ils servent à quoi ? A te guider ? A te faire trébucher ?

Une éternité d’incertitudes. Pour ne pas perdre la partie, faut-il sans cesse jouer le coup d’après ?

Et les élèves ânonnent :

Un, deux, trois, quatre, cinq…

Geneviève Mansoux


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