C’est loin, Gap ?

 

Une route en lacets entre Nyons et Gap. Hiver 2O17. 9 heures un samedi matin, temps incertain. Une Audi, bleu métallisé, deux passagers, Liliane et Jean-François, son compagnon. Ils écoutent un CD : les « saisons » de Brahms.

Liliane

Je n’aime pas ce tempo, c’est bien trop rapide… on va plutôt écouter Finkelkraut, c’est l’heure.

Elle se penche vers l’auto-radio, en extrait le CD, cherche à capter une chaîne de radio, puis une autre : rien.

Liliane (étonnée)

C’est bizarre, aucune radio ne passe.

Jean-François (se voulant rassurant)

En montagne, c’est normal, les émetteurs sont derrière les massifs, rien ne passe.

Liliane (elle insiste)

Si, d’habitude, on n’a pas grand choix, mais on entend quand même quelque chose…

c’est contrariant.

Jean-François (silencieux)

Liliane (énervée)

Tu coupes tous les virages, c’est stressant, tu imagines, si une voiture venait en sens inverse ?

Jean-François (énigmatique)

Eh bien… justement…

Liliane

Justement quoi?

Jean-François (calme)

Tu n’as pas remarqué que depuis une heure nous n’avons pas croisé une seule voiture ?

Liliane (s’énerve)

Tu me dis cela maintenant ? Arrête-toi, j’ai peur… on fait demi-tour. On rentre à la maison. Je vais téléphoner à ma sœur. Je dirai qu’on a un contre-temps, un imprévu…

Jean-François (toujours calme)

Impossible.

Liliane (en route vers l’hystérie)

Comment cela : impossible ?

Jean-François (faussement didactique)

Impossible de faire demi-tour ! Nous sommes sur une route en lacets comme tu viens de me le rappeler gentiment : à gauche, la paroi rocheuse, à droite, le précipice. Alors, on fonce dans le mur ou on plonge dans le vide ?

Liliane (furieuse)

Très drôle! Branche plutôt le GPS.

Jean-François

J’ai déjà essayé tout à l’heure quand tu dormais : il ne marche pas plus que la radio… une panne générale des satellites, sans doute.

Liliane (paniquée)

J’ai trop peur… passe-moi ton portable.

Jean-François

Mais enfin, comment veux-tu qu’il marche ? Il n’y a plus de réseau, tu comprends ? Plus de satellites ! Plus rien !

Liliane

Ils sont nuls, chez Orange! Mais alors… qu’est-ce qu’il nous reste ?

Jean-François (pragmatique)

Un peu de café dans la thermos et assez d’essence pour faire 150 kilomètres.

Liliane

Et on arrive quand ?

Jean-François

On aurait déjà du arriver, ou au moins, passer Serres.

Liliane (d’un ton de reproche)

Tu as du te tromper de route.

Jean-François ( s’impatiente)

Tu en connais combien, des routes qui relient Nyons à Gap ?

Liliane

Mais alors, qu’est-ce qu’on va faire?

Jean-François

Si on fait un cauchemar, on finira bien par se réveiller…

Liliane

Il faudrait déjà que je dorme !

Jean-François (conciliant)

Essaie ! je vais continuer à rouler : on arrivera bien quelque part.

Dix minutes plus tard, Liliane s’est assoupie. Jean-François freine brutalement. Elle se réveille en sursaut

Liliane

Qu’est-ce qu’il y a ?

Jean-François (livide)

Rien …il n’y a plus rien, plus de route… on dirait… qu’ils ont construit un cul-de-sac.

Liliane (hurle)

Un cul-de-sac de 100 kilomètres ? Qui cela « ils » ?

Jean-François (désemparé)

Je ne sais pas, je n’y comprends rien .

Ils descendent de voiture avec précaution. Au bord de « rien » .

Au même instant, à Nyons dans leur appartement, leur réveil-matin sonne.

Jean-François

Liliane, réveille-toi… on part à Gap… allez ! Debout ! Je vais faire du café.

Une minute plus tard, le même

Liliane ! On n’a plus de filtres à café.

Liliane (dans son sommeil, gémit)

C’est la fin du monde …

Jean-François

Tu exagères toujours ! Allez, lève-toi… pour une fois on boira du thé. Ce n’est pas le bout du monde!

Geneviève Mansoux


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