Comptes de Noël

En ce temps là, les animaux parlaient encore un peu. Oh, très peu ! On était bien loin de l’époque où, chez Jean de la Fontaine, les animaux parlaient, que dis-je, s’exprimaient en vers !

Et sans chercher si loin… en 1812, rappelez-vous, ils parlaient encore fort bien, les frères Grimm sont là pour en témoigner.

Que s’est-il passé ensuite ?

Désolée pour cette parenthèse linguistique et animalière, je m’écarte de mon sujet.

En ce temps là, donc, et très précisément en 1866, dans son village nordique quelque part en Finlande, Noël, jeune homme ambitieux et aventureux avait fait l’acquisition d’un superbe attelage de huit jeunes rennes .

C’était un jeune homme de fort bonne famille. S’inspirant de deux de ses glorieux ancêtres, les dieux Thor et Odin, il avait emprunté au premier sa superbe barbe blanche et sa cape rouge, et Odin, son autre aïeul, côté maternel, lui donna l’idée de l’attelage à huit rennes : il suffisait de remplacer le cheval à huit pattes – aussi monstrueux que ridicule – par un attelage qui ait de la classe.

La légende ne dit pas si Odin en fut vexé : Il repose en paix, au pied du chêne Ygdrasil, et c’est bien ainsi.

Noël, qui se fit bientôt appeler Père Noël, car cela faisait plus sérieux, plus professionnel, Noël donc n’était pas débordé de travail, ses lutins non plus : ils eurent tôt fait de remplir la hotte de leur employeur de petits cadeaux destinés aux enfants et retournèrent bien vite à leurs espiègleries.

Pauvre Père Noël, ses affaires n’étaient pas brillantes : le Christkindl, l’enfant Jésus, lui faisait en Allemagne du sud une sérieuse concurrence, c’était même une institution, depuis que des prêcheurs venus d’Irlande avaient porté un coup fatal aux dieux païens et saxons, cousins germains des ancêtres de Noël.

Cette nuit-là, Noël eut bien vite terminé sa distribution : dans chaque soulier ou sabot, à qui une belle pomme rouge, à qui du sucre candi… En ce temps-là, les allocations familiales n’existaient pas. Tous les petits enfants, ou presque, étaient logés à la même enseigne frugale et symbolique.

Père Noël jouait les Rois Mages, en plus sobre, pour de « divins enfants »   d’un soir .

Le jeune homme ambitieux n’avait pas vraiment le moral qui sied à un soir de fête. Qu’elles étaient loin, les fêtes saturnales de la Rome antique, fêtes où l’on offrait des figurines aux enfants, où l’on faisait bombance en l’honneur du solstice après avoir décoré le seuil de maisons de houx, de gui…

Allez, on rentre au village, dit Noël à ses rennes.

« Oh » firent-ils déçus. Ils auraient aimé argumenter, mais leur vocabulaire fort réduit ne le permettait plus.

Bon d’accord, dit Noël cap au sud ! Les voyages forment la jeunesse.

Et puis, sol invictus, ajouta-t-il, car il parlait latin.

« Oui » répondirent les jeunes rennes réjouis, puisant dans le peu de mots dont ils disposaient l’idiome adéquat pour exprimer leur enthousiasme.

Certes, ils n’entendaient rien au latin, n’avaient donc pas compris que les jours rallongent, mais les mots voyage et sud leur étaient familiers.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent au-dessus d’un village provençal. La Provence est une région du sud-est de la France.

Inutile d’aller plus bas se dit Noël qui avait entendu parler de la Befana, une concurrente, italienne celle-là, et d’âge respectable.

Soudain, Noël fut tiré de ses réflexions par le rythme soutenu, voire frénétique, des cloches de la chapelle d’un château annonçant une messe, puis deux, puis une troisième.

O Nationes ! O Mores ! Se dit Noël, car il parlait latin.

Au dernier coup de cloche, il vit apparaître un curé, bedaine à la proue et chasuble au vent, suivi d’une quarantaine d’ouailles replètes qui se précipitaient vers le château d’où s’échappaient bruits de marmites et effluves prometteuses.

Ce fut le début de la Grande Carrière de Père Noël, tout en Majuscules.

La société de consommation venait de naître, elle avait pris place dans la crèche, bébé potelé et souriant qui tendait les bras vers Marie, richement parée.

O tempora ! O mores ! se dit Père Noël en se frottant les mains.

Geneviève Mansoux


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