Le Paon

Nancy, dans le bureau du nouveau directeur de l’établissement « La Pépinière ».
Le nouveau directeur.
Le directeur du service sanitaire.
Le responsable du service de la sécurité.

Le nouveau directeur :
Juste le jour de ma prise de fonctions ! Enfin !
…. et vous me dites que c’est la première fois qu’un pensionnaire fugue ? En quarante ans ? Mais dites moi tout de suite que je l’ai fait fuir !

Le directeur du service sanitaire :
Oui Monsieur ! Enfin non Monsieur !
C’est que nous avons toujours su anticiper, avec succès. Ainsi l’an passé lorsque notre vieux couple neurasthénique Orson et Brunhilde a montré des signes d’anorexie troublants, nous leur avons trouvé un hébergement plus adapté à leurs besoins . Au soleil ! Dans les Pyrénées espagnoles où ils attendant paisiblement que Dieu siffle la fin de la partie .

Le nouveau directeur (surpris)
Dieu ? Ah bon …

Le responsable de la sécurité :
Et le mois dernier, nous avons trouvé une famille d’accueil pour nos charmants jumeaux Bayard et Richemond, persuadés que nous étions qu’ils étaient prêts à retrouver une vie active, dans un contexte favorable. Les échos que nous en avons sont fort encourageants, ils rendent de menus services, en échange du gîte et du couvert, ils sont valorisés, il paraît même qu’ils promènent les enfants chaque week-end !
Certes leur frère aîné a du rester parmi nous. Il a une regrettable tendance à … comment dire … à ruer dans les brancards si vous me permettez cette image.

Le nouveau directeur (réprime un mouvement d’humeur ) :
Oui, je permets . Et ensuite ?

Le responsable sanitaire :
Eh bien, pour tout vous dire, le groupe des pensionnaires d’Ouessant nous inquiète. Et peut-être, oui, peut-être avons nous quelque peu relâché notre vigilance envers certains pensionnaires pour mieux nous consacrer aux survivants d’Ouessant.
Depuis que leurs camarades ont été nuitamment égorgés sous leurs yeux, Monsieur le Directeur, les pauvres se tassent l’un contre l’autre dans leur manteau de deuil et leurs cerveaux moulinent des idées noires.

Le nouveau directeur :
Et ceux-là, ils n’ont pas tenté de s’enfuir ?

Le directeur du service sanitaire :
Oh non, dans l’ensemble, ils connaissent leurs limites et font rarement preuve d’une imagination qui déborderait, justement, le périmètre dans lequel …

Le nouveau directeur :
Bon, arrêtez de tourner autour du pot ! Et le fugueur, dans tout cela ? Il a de l’imagination à revendre ?

Le directeur du service sanitaire et le responsable de la sécurité (se regardent avec un sourire complice) :
Oh pour cela oui ! Et le mieux serait qu’il vienne vous expliquer lui-même sa version des faits .

Le nouveau directeur : surpris

Comment cela « expliquer » ???
Bon , eh bien amenez-le, votre « oiseau rare . »

Entrée du fugueur, le paon Sigismond.

Sigismond :
Monsieur le nouveau Directeur, bonjour .
Je suis Sigismond, le « Paon de la Pép’ » comme on dit dans les médias.
L’apprenti pigiste des « Nouvelles d’Alsace » a rédigé hier quelques lignes, me réduisant à un bête fait divers, rubrique « chats écrasés. »  Je cite :
Le paon de la Pép’ se fait la belle. Vous parlez d’un scoop ! Alors reprenons :
En 1848, le gouvernement provisoire de la 2ième république française a signé un décret d’abolition de l’esclavage. Mais entendons-nous bien avant d’applaudir à quatre mains. Il s’agissait de l’esclavage humain ! Nulle part on n’y fait mention de la condition animale !
Ah Victor Schoelcher !
Le sourcil en point d’interrogation, le nouveau directeur plonge vers son smartphone. Sigismond lui adresse un regard condescendant, puis continue :
Bon, vous me direz que ma condition de paon de la pép’ n’a rien de comparable à celle des poulets de batterie. Certes ! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule – sans mauvais jeu de mots.
Mais quand même, mettons les choses au point. Je suis un paon ! De la famille des phasianidés !
Nouveau plongeon du nouveau directeur vers son smartphone ;

Je ne dis pas cela, Monsieur le nouveau Directeur, pour faire état de mes connaissances ou pour vous épater. Non, mais sachez que je suis, hélas, un proche cousin du faisan et de la pintade ;
Alors, en janvier, à Nancy, lorsque les touristes se font rares, qu’il fait froid, qu’on se sent seul et qu’en plus dimanche dernier, un jeune touriste échappé de l’école hôtelière frime devant ses jolies collègues en leur donnant des idées gastronomiques … alors là : non !!! C’en est trop !
Sachez que moi, le paon, je suis depuis 1973 l’oiseau National de la République Indienne – ce qui n’empêche pas hélas des braconniers indélicats de me chasser pour ma viande succulente et de m’adapter dans force currys -.

Pour me plomber encore plus le moral ( les plombs , au figuré s’il vous plaît) … sachez que Desdémone et Philomène, les deux femelles, les paonnes, si vous préférez hi-bernent, les hormones en berne, vous comprenez ? Jusqu’au printemps ! Ce n’est pas pour rien que leur nom se prononce « panne »…
Mais en attendant, je m’ennuie. Inutile de déployer mes ocelles, de brailler, de paonner, de parader, de « panader » (merci Jean de la Fontaine) … elles m’ignorent .
Ce que je m’ennuie !
Alors hier, lorsque poussé sur son tricycle par son papa, un adorable bambin s’est écrié en me montrant du doigt « BOZOSIO » « BOZOSIO » j’étais tout attendri par ce futur ornithologue, qui écrirait sans doute une thèse remarquable sur les phasianidés, je m’apprêtais à ouvrir grand mes ocelles lorsque le père analphabète a renchéri « bozozio » « bosozio »
Pauvre petit, handicapé par le vocabulaire parental, il est bon pour redoubler la classe de grande maternelle !
Et après on s’étonne ! Adieu petit thésard !
Donc, oui, je me suis fait la belle, et sans vouloir me parer de plumes qui sont d’ailleurs les miennes, sachez que j’ai eu mon heure de gloire.
Un paon ! Grand’Rue ? Mais c’est anachronique, c’est exotique ! Du jamais vu !
A cent mètres de là, un paon, à la Pép’, c’est normal ! A tel point qu’on ne le remarque même plus.
Mais Grand’Rue ! Imaginez : j’ai créé un attroupement et un embouteillage. Il a fallu mobiliser pour moi la Police Municipale !
La policière municipale aux yeux pervenche s’est approchée pour me prendre dans ses bras. Elle était si belle … je l’aurais … bécotée . Nous avons fait le voyage retour sur le siège arrière de la voiture municipale, dans les bras l’un de l’autre, sous les vivats de la foule qui me lançait des fleurs, des confettis … enfin presque … A mon retour, Raymond, mon gardien avait l’œil noir, pas
pervenche du tout … ni fleurs, ni confettis, j’ai l’impression que je vais y laisser des plumes …
Je vais retrouver Léonard, le frère des jumeaux, quelle teigne celui-là, il dispose de tout un arsenal de méchantes ruses, coup de sabots dits « de l’âne », on ne compte plus les pigeons imprudents
qu’il a expédiés au paradis. Méfiez-vous des double-poneys ! Au centuple !
Et les moutons d’Ouessant, habillés en pure laine vierge et noire ! Mais c’est un vrai musée des souffrances qui est exposé là …
Pour me remonter le moral autrefois, il y avait Jojo, le chimpanzé.
Vous n’avez pas connu Jojo, Monsieur le Directeur. Sachez que la fréquentation touristique de l’établissement lui devait beaucoup. La star, oui, c’était lui. Le Roi de la Pép ! Le dimanche aux heures d’affluence, nous proposions un intermède musical et criions de concert, en duo, à cœur perdu, chacun de nous imitant avec succès la voix de l’autre.
C’était la belle époque.
Et puis un soir il s’est fait la belle. Direction le Paradis des Grands Singes.
Et il m’a planté là .
Je m’ennuie .

Genevieve Mansoux.


Petite Pièce

Petite Pièce s’en est allé le 6 janvier, en sa nuit anniversaire, entre deux âges, entre deux vins.
Les balayeurs de la ville de Nancy l’ont découvert au petit matin, blotti aux pieds de la statue du bon roi Stanislas, les lèvres encore ourlées d’une ébauche de sourire : la mort, sans doute, se sera faite plus accueillante que la vie qui, il faut bien le dire, l’a laissé plus d’une fois à la porte.
A-t-il choisi cet endroit d’infortune pour y donner le dernier tableau de la pièce en un acte dont il était l’unique personnage ? Il y racontait des lendemains qui ne chantent pas, qui déchantent ou qui, le plus souvent, chantent faux.
Petite Pièce, c’était bien sûr son nom de scène, un nom bien dérisoire. Qui se souvenait encore de son vrai nom, Orlando Benejam, rien de moins ! A sa naissance ses parents s’étaient surpassés. Un nom pareil ! Mais leurs efforts s’étaient arrêtés là : la fibre parentale est parfois buissonnière, peut-être y avait-il eu, cette nuit là, pénurie de bonnes étoiles et peut-être même le ciel lorrain était si bas…  que les Rois Mages s’étaient perdus.
Ainsi débuta sa vie contraire, bosselée, mal-donnée par des parents catalans en exil.
Jamais Orlando n’a mangé dans la main de Dieu : mécréant fervent, il boudait les sorties de messes et jamais il ne se mêlait à la foule servile des mendiants ordinaires. C’était un Monsieur qui voussoyait la misère. Son long corps émacié en forme de point d’interrogation avait l’élégance des toreros sur le retour de gloire, et sa cape lustrée en provenance d’Emmaüs, abritait des regards ses « nécessités ». Par défaut, plus que par choix sans doute, Petite Pièce avait trouvé dans le vin sa potion magique : Noyade interdite ! car il savait raison garder, s’arrêtait dès qu’il n’avait plus pied.
Sa potion l’aidait à surmonter le trac, car l’Artiste était seul sur scène, une scène ouverte à tous les vents et à toutes les pluies. Ses représentations ambulatoires et quotidiennes s’adressaient  à un public d’initiés qu’il ne voulait pas décevoir.
Ainsi, il avait l’ivresse jubilatoire, mais digne, sa voix caressait les mots, polissait des phrases alexandrines enjôleuses ou complices. Si vous le gratifiiez d’une obole, il la faisait disparaitre sous sa cape d’hidalgo ruiné et les remerciements dont il vous gratifiait sonnaient comme une offrande, comme un poème qu’il n’aurait écrit que pour vous, poème adapté, certes , à l’importance de l’obole, mais surtout, poème personnalisé. Car Petite Pièce faisait du sur mesure, du cousu-main et n’avait que mépris pour les formules standardisées des mendiants en manque d’inventivité.
Le soir venu, Petite Pièce disparaissait vers les bains douches municipaux. L’Artiste faisait relâche.
Commençait alors, pour quelques heures, sa survie privée, domestique, et chaque nuit, la pauvreté et lui faisaient couche commune.
Lors du défilé annuel de la Saint Nicolas, Petite Pièce donnait la réplique au Père Fouettard, distribuant aux tous petits ravis des papillotes gracieusement offertes par un chocolatier de la ville, tandis que son acolyte poursuivait vainement, bedaine à la proue, des collégiens sveltes et hilares.
Rue saint-Jean, désormais, de jeunes roumains anonymes débitent sans trop y croire une phrase mal apprise qui distille l’ennui. Quelques Desperados plus loin, des épaves à l’avenir floué et aux dreadlooks puceuses dérivent vers la gare, en partance pour nulle part, sous l’œil indifférent de leurs chiens.

Geneviève Mansoux.